Netflix, planche de salut pour des productions québécoises? 

Le vent a tourné en provenance de Netflix il y a quelques mois quand l’acheteur pour le service canadien a lui-même amorcé les négociations en expliquant chercher spécifiquement des séries de fiction du Québec.
Olivier Douliery Agence France-Presse Le vent a tourné en provenance de Netflix il y a quelques mois quand l’acheteur pour le service canadien a lui-même amorcé les négociations en expliquant chercher spécifiquement des séries de fiction du Québec.

La compagnie québécoise Attraction a essayé pendant une bonne décennie de vendre les droits de la série Les filles de Caleb à une chaîne de télévision ou à une plateforme numérique diffusant au Canada anglais. En vain. No thanks.

Et puis récemment, coup de manette : Netflix a accueilli la production. C’est donc par ce service de streaming, sous contrôle états-unien, que la production québécoise fétiche devient maintenant accessible partout au pays avec des sous-titres en anglais.

« On voudrait bien avoir dix plateformes canadiennes pour montrer cette création classique et on serait bien heureux », explique au Devoir Xiaojuan Zhou, présidente d’Attraction Distribution, interviewée le mois dernier peu après l’annonce de l’entente qui a fait jaser dans le milieu audiovisuel québécois. Comme si une étincelle de l’âme nationale se bradait au diable impérial

« On a parlé avec plein de monde au Canada anglais depuis au moins dix ans et on n’a jamais réussi à intéresser qui que ce soit, poursuit Xiaojuan Zhou. Netflix était ouvert pour des séries en français avec sous-titres et, en plus, dans son format, qui n’est pas le 16/9, la norme maintenant. On est contents, même techniquement. »

La présence sur Netflix n’empêche pas la distribution sur d’autres plateformes, au contraire. Les filles de Caleb peut aussi être regardée sur Tou.tv Extra depuis septembre, en même temps que sur Netflix quoi. « Ce n’est pas une affaire de l’un ou l’autre. On travaille souvent avec tout le monde. »

Bref, pour Attraction, plus il y a de clients, mieux c’est. HBO Max a acheté cet automne le droit de diffuser le film C.R.A.Z.Y.

« La compétition, c’est une belle chose, qui nous donne plus de choix d’acheteurs, plus de revenus, dit-elle. Ces nouveaux joueurs peuvent amener notre catalogue ailleurs. Tou.tv n’est pas mondial. Club Illico non plus », résume Mme Zhou quand on la questionne sur la place des géants américains du numérique.

Il n’y a pas qu’eux. Attraction a vendu cet été quelques Contes pour tous à un réseau espagnol. En Pologne, l’adaptation de la série Les Parent est devenue le plus grand succès en soixante ans du réseau national et a forcé l’ajout de neuf saisons aux huit originales, elles aussi diffusées en polonais avec succès.

« Je ne veux pas seulement que nos partenaires achètent de vieilles séries, comme Les filles de Caleb, dit la présidente québécoise. Il faut produire. Il faut investir dans les nouvelles productions et les vendre elles aussi. On peut faire les deux. »

Et puis après ?

Mme Zhou répète l’évidence : sa compagnie agit comme distributeur mondial de films et de séries. « Notre job quotidien, c’est de chercher des acheteurs, partout dans le monde, au Québec et ailleurs, dit-elle. Bien sûr, depuis des années, Netflix est un de nos clients potentiels et souhaitables. Mais il faut une stratégie adaptée à chaque production. Parfois, Netflix est la meilleure solution, parfois non. »

Le premier contrat du distributeur québécois avec ce diffuseur a été signé il y a quelques années avec Netflix Global pour deux séries européennes, des productions policières belges. Attraction a ensuite fait miroiter son catalogue québécois auprès de différentes plateformes mondiales, celle-là et d’autres.

Le florilège comprend, selon Mme Zhou, sans modestie, « les meilleures séries d’ici ». Cette sélection résulte de la fusion de plusieurs compagnies de production, dont La Fête, Cité Amérique et Cirrus.

Des plateformes nationales, dont Tou.tv et Illico, en relaient des pans depuis longtemps. Et cela continue. Club Illico vient d’acheter les 24 films de la série des Contes pour tous.

Le vent a tourné en provenance de Netflix il y a quelques mois quand l’acheteur pour le service canadien a lui-même amorcé les négociations en expliquant chercher spécifiquement des séries de fiction du Québec. Il faut dire qu’Ottawa a le projet de soumettre les géants du Web, comme Apple TV+, Disney+ et Netflix, mais aussi Tou.tv et Spotify, à la Loi sur la radiodiffusion pour les forcer à contribuer à la production et à la diffusion de contenus canadiens.

Attraction a présenté tout son catalogue, et Netflix a choisi. Le paquet acquis comprend aussi La vie, la vie, Trauma et Le siège, une minisérie diffusée sur ICI Télé en 2017. 

Attraction ne révèle pas les montants en jeu. « Mais on ne parle pas de millions évidemment », dit Mme Zhou.

La présidente souhaiterait bien étendre le contrat pour une distribution mondiale. « La distribution au Canada peut être une première étape », dit-elle. La porte reste ouverte des deux côtés pour une extension éventuelle sur d’autres territoires. Je ne pense pas que ça pourrait se faire sur tous nos titres. Il faudra chercher ceux qui ont le plus de potentiel et [entamer] une nouvelle négociation. »

Attraction vient aussi de signer une première entente avec Amazon pour la diffusion de « plusieurs séries du Québec », dont la liste demeure confidentielle pour l’instant. Une première production québécoise francophone originale de la plateforme en collaboration avec Attraction sera lancée dans les prochains jours. Patrick Huard dirige ce projet humoristique intitulé LOL : Qui rira le dernier.

De la Chine au Québec

Le parcours personnel et professionnel de Xiaojuan Zhou mériterait une minisérie sur Netflix ou Illico. Née en Chine, elle a vu sa carrière et sa vie bouleversées par sa rencontre avec Rock Demers (1933-2021) fondateur de la société Les Productions La Fête qui a créé une trentaine de films pour enfants. Il est devenu son mentor, et elle le décrit comme « le Disney du Nord ». Lorsque la chance nous sourit, dit un proverbe chinois, on se fait un ami…

« Ma relation avec l’industrie audiovisuelle canadienne a trente ans exactement cette saison, dit la présidente. J’ai assisté à une conférence sur la collaboration Canada-Chine dans le domaine à l’automne 1992. Il y avait une délégation canadienne en Chine. Un membre de cette délégation était Rock Demers. Je l’ai rencontré là, deux ans après avoir connu ses films parce que j’étais acheteuse pour China Film Group, chargée du territoire canadien. »

Elle a acquis plusieurs films pour enfants distribués en Chine. Elle a ensuite été embauchée comme agente de promotion des productions canadiennes dans son pays. Ce travail l’a finalement fait immigrer au Québec.

Elle dirige Attraction Distribution depuis quatorze années. Elle travaille en mandarin, en anglais et bien sûr en français. « Au contraire de ce que dit notre [ex-]ministre de l’Immigration, je n’habite pas à Montréal et je travaille quand même fort, je parle et j’écris le français, et ça marche », dit-elle en riant.

La pique s’adresse à Jean Boulet, ministre de l’Immigration dans le dernier cabinet caquiste. Il a déclaré en pleine campagne électorale, en septembre, que « 80 % des immigrants s’en vont à Montréal, ne travaillent pas, ne parlent pas français ou n’adhèrent pas aux valeurs de la société québécoise. La clé c’est la régionalisation et la francisation ».

En passant, Mme Zhou dit « aimer beaucoup » Les filles de Caleb, de la télévision à l’ancienne on ne peut plus campée dans le terroir et trempée dans le sirop d’étable. « Ce n’est pas ce qui est le plus nouveau qui est le mieux, dit-elle. J’ai regardé plusieurs épisodes récemment. La qualité de la production et du jeu est impressionnante. Je suis une immigrante. Je ne viens pas de ce contexte historique. Pour moi, c’est passionnant de regarder la vie au Québec il y a plus de cent ans. Pour moi c’est un peu Little House on the Prairie au Québec. »



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