La culture de l’inceste et l’inceste dans la culture

Depuis la sortie en 1962 du film «Lolita», de Stanley Kubrick, la responsabilité du déclenchement de la pratique incestueuse est mise sur la jeune fille, non pas sur l’agresseur.
Photo: Joe Pearce Warner Bros Entertainment Inc. Depuis la sortie en 1962 du film «Lolita», de Stanley Kubrick, la responsabilité du déclenchement de la pratique incestueuse est mise sur la jeune fille, non pas sur l’agresseur.

Une des toutes premières scènes de la série Game of Thrones (HBO), réputée la plus populaire de l’histoire de la télévision, montre la relation sexuelle entre la reine Cersei Lannister et son frère jumeau Jaime. Les trois enfants royaux attribués au roi Robert Baratheon sont nés de cette union incestueuse. La découverte du terrible secret par le jeune Bran Stark déclenche des événements cataclysmiques qui occupent les volumes de la saga littéraire A Song of Ice and Fire, de George R. R. Martin, et ses dérivés télévisuels.

Il n’y a pas que là. L’inceste est également présent dans les séries Rome, The Tudors ou The Borgias. Il y est presque toujours représenté comme naturel, innocent, sans domination et donc sans coupable ni victime. Le leitmotiv imprègne le cinéma, du Souffle au cœur à Marguerite et Julien. Même la série Star Wars a osé s’aventurer sur ce terrain sulfureux. Les plateformes pornos ont développé un genre très populaire autour de catégories familiales comme « step mom », MILF ou « daddy »…

« L’inceste qui est le plus courant dans notre société, celui entre un père (ou une figure paternelle) et sa fille, est quasiment absent des séries télé, alors que l’inceste adelphique, entre un frère et une sœur, lui, est surreprésenté », dit Iris Brey, docteure en études cinématographiques, qui vient de codiriger avec Juliet Drouar l’ouvrage collectif La culture de l’inceste (Seuil). Elle a été interviewée alors qu’elle était à Paris.

« Dans la culture, l’inceste n’est pas décrit comme une violence sexuelle, mais comme une pratique érotique faite pour titiller. En plus, depuis le film Lolita, de Stanley Kubrick, la responsabilité du déclenchement de la pratique incestueuse est mise sur la jeune fille, non pas sur l’agresseur. Tous nos messages sont brouillés », explique Iris Brey.

Le sujet enténébré est traité dans l’ouvrage qui calque son titre sur la formule de la culture du viol. Dans les deux cas, l’idée fondamentale est de penser les violences sexuelles en termes culturels et non individuels pour finalement rappeler la tolérance, voire l’encouragement de telles pratiques.

« Ce qui m’a paru flagrant, c’est qu’il y a beaucoup de stéréotypes autour des violences sexuelles incestueuses, comme il y en a beaucoup autour du viol, ajoute Mme Brey. Pendant très longtemps, l’image du viol était celle d’un inconnu agressant une femme dans une ruelle. Et puis, les statistiques ont montré qu’il s’agissait principalement d’hommes faisant partie de l’entourage des victimes. De même, pendant très longtemps, l’inceste a été présenté comme l’interdit, le tabou. En fait, quand j’ai vu les chiffres, j’ai compris qu’on ne peut plus y réfléchir de cette manière, comme un tabou, puisque ça touche quasiment tout le monde. »

Le problème concerne directement une personne sur dix en France, selon les statistiques citées dans l’ouvrage (soit 6,7 millions de victimes), et comme de fait, la plupart des violences faites aux enfants surviennent à la maison. « L’inceste est partout. S’il était si tabou, on ne serait pas si nombreuses et nombreux comme victimes, dit l’autrice. Ce qui est tabou, ce n’est pas de le faire, mais d’en parler. Du coup, j’ai voulu qu’on réfléchisse à plusieurs, de plusieurs points de vue disciplinaires pour comprendre comment on a pu arriver à un tel fléau, pourquoi c’est si possible d’incester. »

L’anthropologie des hommes

Un chapitre complet est consacré à ce postulat du « tabou universel », de l’« interdit fondamental » défendu par les anthropologues Claude Lévy-Strauss et Maurice Godelier. Pour Dorothée Dussy, collaboratrice du livre, ces notions représentent « un déni actif et constant des situations réelles ».

À l’évidence, si les règles universellement partagées dans les cultures humaines interdisent les mariages incestueux, elles n’empêchent pas les viols incestueux des enfants nés de ces unions. L’inceste devient ainsi le berceau de la domination. « Les agresseurs le font parce qu’ils peuvent le faire et ils peuvent se servir parce que les corps des femmes et des enfants sont au service de ceux qui dominent », résume Mme Brey.

La société réagit tout de même par rapport à toutes les violences sexuelles, y compris celles faites aux enfants par leurs pères. #MoiAussi, dénonciations médiatisées, documentaires, tribunaux spéciaux : il y a du mouvement. Mme Brey rappelle toutefois qu’en France, seule une agression sexuelle sur cent finit aux assises.

« Je ne dirais pas que je vois de réels changements du côté des institutions. Je souligne par contre que, pour tout mouvement social de changement, il faut d’abord des mots pour en parler. Les mots offrent la première arme pour prendre conscience d’un problème. »

Ce qui est mis en scène

 

D’où l’importance de l’inceste dans la culture, non pas pour titiller le tabou et le « glamouriser » comme dans tant de séries et de films, mais bien pour le dénoncer comme le font certaines pièces (Incendie, de Mouawad) et plusieurs livres écrits plus ou moins récemment. Il n’y a pas que R. R. Martin sur les rayons…

Cormac McCarthy a abordé le thème abominable dans L’obscurité du dehors, son second livre paru en 1968. Le roman suit un couple incestueux, frère et sœur, Culla et Rinthy Holme, qui ont enfanté. L’inceste y est décrit comme le péché suprême engendrant de nouvelles fautes gravissimes. Christine Angot transforme ses traumatismes de victime en matière littéraire depuis 1999. Le récit de Camille Kouchner La familia grande (2021), vendu à plus de 300 000 exemplaires, a permis de comprendre que cette pédocriminalité existe dans tous les milieux.

« Ce qui est intéressant, c’est que la littérature est le lieu qui demande le moins d’argent pour produire, commente Mme Brey. Plus il y a des enjeux financiers, moins il y a de prises de paroles critiques sur ces enjeux. »

Elle observe aussi que la série et le cinéma reproduisent souvent des codes visuels et scénaristiques. Iris Brey a publié Le regard féminin (2020), qui porte sur la manière de filmer les femmes sans en faire des objets.

 

« Il est très important de réfléchir à ce qu’on met en scène pour ne pas reproduire les schémas de domination. Comment filme-t-on les corps ? De quel point de vue ? Pour raconter quoi ? […] Je n’appelle pas à la censure. Je souhaite une prise de conscience des images qui nous entourent, qui érotisent les violences faites aux enfants et aux femmes. »

Une perspective biculturelle

Iris Brey, née d’un père américain et d’une mère française, tous deux intellectuels, a étudié le grec ancien avant de bifurquer vers des études cinématographiques. Sa thèse de doctorat de la New York University traitait de la représentation des mères déchaînées dans le cinéma français.

« Je pense que les questions du féminisme, du genre, du queer sont nettement plus avancées aux États-Unis, mais aussi au Canada, qu’en France, dit-elle. Ce bagage théorique m’a permis d’avoir un autre regard sur la société française. »

Elle est ensuite devenue critique télé et a publié Sex and the Series (2016), qui examine la place de la sexualité féminine dans les productions sérielles. « C’est un effet de mon genre, pour être honnête, dit-elle. Je voulais devenir critique cinéma, il y avait très peu de places, et elles étaient majoritairement occupées par des hommes. J’ai donc décidé d’écrire sur la télé. J’y suis arrivée un peu par défaut, mais aussi par ma culture américaine. Je vivais aux États-Unis au moment où émergeait une vague de séries traitant des femmes, du féminin et du féminisme. Pour moi, la culture populaire rassemble tout le monde et doit être prise au sérieux. »



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