«MOI. Momentum of Isolation»: connexion inhumaine

Mêlant la danse, le théâtre, les arts martiaux et le multimédia, le chorégraphe Shay Kuebler dévoile un univers dystopique où la satire, le comique et le tragique s’entremêlent pour dénoncer l’omniprésence, parfois inspirante, parfois nuisible, de nos diverses technologies.
David Cooper Photography Mêlant la danse, le théâtre, les arts martiaux et le multimédia, le chorégraphe Shay Kuebler dévoile un univers dystopique où la satire, le comique et le tragique s’entremêlent pour dénoncer l’omniprésence, parfois inspirante, parfois nuisible, de nos diverses technologies.

Mercredi soir avait lieu la première québécoise de la pièce MOI. Momentum of Isolation de la compagnie vancouvéroise Radical System Art. Mêlant la danse, le théâtre, les arts martiaux et le multimédia, le chorégraphe Shay Kuebler dévoile un univers dystopique où la satire, le comique et le tragique s’entremêlent pour dénoncer l’omniprésence, parfois inspirante, parfois nuisible, de nos diverses technologies.

Un homme travaille dans son bureau. A priori, une banalité. Finalement, peu à peu, on comprend à quel point la solitude est son fardeau, à quel point le manque d’humanité le ronge. Seul avec sa petite plante pour unique amie de vie, il parcourt machinalement des yeux ses papiers, en regardant le temps passer, sans y réfléchir trop longtemps. Vient ensuite le temps du divertissement, avec, en prime, la dernière des technologies qui fait passer du rire aux larmes en un rien de temps, jouer, sauter partout, rire à pleine gorge et s’épuiser le corps. Un « bon » moment pour oublier un peu la vie redondante et mortelle.

Parallèlement à cet homme seul, on voit évoluer un groupe. Organicité des corps, contacts et fluidité sont alors au rendez-vous. Les coeurs et les sens s’échauffent, font du bien à voir jusqu’à ce qu’ils tombent eux aussi dans le « piège » technologique. Devenus robots, ils vivent leurs émotions à travers les écrans, en se déconnectant volontairement du monde humain. Moments parfois sereins, parfois abrutissants.

Quand ça bogue, tout casse, l’équilibre est perdu. Pourtant, c’est aussi synonyme de retrouvailles avec soi-même et avec les autres. Des rencontres qui sont parfois plus faciles à travers un objet connecté qu’en réalité. Chercher l’amour, s’amuser, tout est alors possible en étant connecté, mais qu’en est-il une fois en face ? Caché derrière son avatar, il est alors plus facile d’être qui on veut.

Retour à la solitude ensuite, où l’animation d’un objet du quotidien amène un moment de sourires, de convivialité. La satire y est forte, l’aspect clownesque de certaines scènes permet de rire tout en étant confronté à ce manque de vie humaine. Le ridicule amène parfois à dessiner un sourire aux lèvres, mais soulève aussi des mal-être et des enjeux. Ici, de société. À quel point la technologie a-t-elle envahi nos vies ? Et quel en est l’impact ? MOI. Momentum of Isolation s’ancre avec théâtralité dans la mise en scène des sites de rencontres, de la téléréalité, du vedettariat, du divertissement, des jeux vidéo ou encore des réseaux sociaux. Ainsi que de la dépendance affective qui en découle.

Toujours dans la fluidité, Shay Kubler nous régale les yeux de mouvements organiques, de beaux portés, d’un travail au sol précis et d’une gestuelle très travaillée. À travers une composition scénique riche où les projecteurs, les accessoires, les lumières et les sons font office de récit, les corps renforcent encore davantage l’élaboration d’une partition actuelle, celle de nous tous et nous toutes.

La vie ou la télé ?

À travers plusieurs scènes qui s’enchaînent, on découvre la vie solitaire et ses impacts, mais aussi ceux dans un groupe d’individus. Car, en effet, on est tous connectés et on est tous plus ou moins sujets aux effets négatifs de l’omniprésence de ces écrans de fumée. En plus de s’appuyer sur une trame narrative claire, le chorégraphe peut compter sur l’interprétation juste des danseurs qui exacerbent les émotions vécues, jusqu’à en devenir caricaturaux. Et c’est le but. Leurs corps, mais surtout leurs visages transpirent les sens qui sont surexcités par tant de stimuli virtuels. On entre dans leur ressenti, on y croit. On rit, mais on comprend vite le ridicule de la situation. Comment une télévision peut dévoiler l’intimité d’un humain, peut le faire devenir une star ou le détruire. Pourquoi la sexualisation des corps est-elle omniprésente encore aujourd’hui ? À quel point le manque de compassion est-il une des caractéristiques de nos mondes connectés ? Et tout ça est fait de façon consciente, par des humains consentants.

Jusqu’à la fin de la pièce, qui dure 80 minutes, on suit donc la vie de ces personnages loufoques, mais finalement, et malheureusement, très réalistes dans leur périple quotidien entre un monde réel ou connecté. Et finalement… on choisit quoi ? La vie ou la télé ?

MOI. Momentum of Isolation

De Shay Kuebler, Radical System Art. Jusqu’au 28 octobre à la salle Multi de Méduse, et

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