Marc Laurendeau, un Cynique au cœur de la Révolution tranquille

Selon Marc Laurendeau, «la démocratie recule presque partout. La Russie sous Poutine est redevenue une dictature très sanglante».
Photo: Jacques Nadeau Le Devoir Selon Marc Laurendeau, «la démocratie recule presque partout. La Russie sous Poutine est redevenue une dictature très sanglante».

Humoriste, puis journaliste, Marc Laurendeau aura été un témoin privilégié de la Révolution tranquille, dont il revendique haut et fort l’héritage. Une période foisonnante tant au Québec qu’à l’étranger qu’il raconte dans une biographie passionnante parue cette semaine : Marc Laurendeau. Du rire cynique au regard journalistique. Sans exacerber la nostalgie, l’auteur y porte un regard critique, empreint d’une lueur d’espoir, sur le monde d’aujourd’hui. Comme quoi l’ancien Cynique ne l’est pas totalement.

« Je ne suis pas un réactionnaire », affirme Marc Laurendeau, qui croit dur comme fer que la Révolution tranquille a transformé le Québec pour le mieux. Et c’est ce qu’il s’attarde à démontrer durant une bonne partie de cet ouvrage, qui se veut en quelque sorte une réponse à ceux, de plus en plus nombreux, qui réhabilitent le règne de Duplessis et la Grande Noirceur.

« Peut-être qu’on peut trouver des points ici et là, mais sur le fond, on ne peut pas réhabiliter Duplessis. La répression de la grève d’Asbestos, ce n’est quand même pas un mythe ! La réalité, c’est qu’on était en retard sur tout. Il y en a qui vont dire qu’il a réussi à obtenir des points d’impôt. Mais en vérité, ce sont des broutilles par rapport à ce que Lesage a obtenu », tranche Marc Laurendeau, qui s’enflamme rapidement dès qu’il ressasse ses souvenirs de l’ère Duplessis.

Le journaliste de 83 ans vise surtout les quelques historiens et autres intellectuels tentés par le révisionnisme. Or, même le premier ministre Legault a déjà eu de bons mots pour Duplessis. Mais il ne faudrait pas pour autant penser que le chef de la CAQ est la réincarnation du « cheuf », explique Marc Laurendeau, tout en nuance. « Il y a des parallèles à faire quand on voit la personnalisation du pouvoir et le paternalisme, surtout durant la pandémie. Mais Legault est quand même beaucoup plus moderne, surtout en éducation. C’est un démocrate, qui est un tenant de la liberté d’expression, qui parle aux journalistes, contrairement à Duplessis, qui expulsait les journalistes qui ne faisaient pas son affaire de ses conférences de presse. »

Balbutiements de l’élite

Comme beaucoup de figures de la Révolution tranquille attachées à une école laïque, Marc Laurendeau est pourtant un pur produit du cours classique et d’une éducation à l’eau bénite. Élevé dans le quartier Notre-Dame-de-Grâce, il grandit dans une famille bourgeoise — de la petite bourgeoisie, tient-il à préciser — à une époque où la plupart des Canadiens français étaient cantonnés à la classe ouvrière. Plusieurs membres de sa lignée appartiennent aujourd’hui aux livres d’histoire. À commencer par André Laurendeau, le cousin de son père, illustre politicien nationaliste, qui fut aussi journaliste. Son cousin germain n’est nul autre que le pharmacien Jean Coutu ; sa sœur est la regrettée comédienne Amulette Garneau, à qui Marc Laurendeau rend d’ailleurs un hommage bien senti dans sa biographie.

« On n’était pas dans la grande bourgeoisie, avec les maisons de luxe et tout ça. Mon grand-père avait été millionnaire, mais il avait tout perdu durant la Crise. On était désargenté, et je n’avais pas l’impression de faire partie de l’élite. C’est à l’école, avec les rencontres que j’ai faites, que j’ai eu le sentiment pour la première fois d’être privilégié », souligne-t-il avec modestie.

Ces rencontres marquantes parsèment ce livre, écrit en collaboration avec Pierre Huet. De son cours classique au collège Sainte-Marie à l’Université de Montréal, où il étudiera le droit, Marc Laurendeau se liera d’amitié avec plusieurs quidams qui s’avéreront des acteurs de premier plan de la Révolution tranquille qui vient de s’amorcer, du compositeur François Cousineau à Denys Arcand, en passant par Bernard Landry. Il aura même Pierre Elliott Trudeau comme professeur.

C’est aussi durant ses études qu’il rencontrera Serge Grenier, Marcel Saint-Germain et André Dubois, avec qui il formera le groupe d’humour politique Les Cyniques. Leurs têtes de Turc : les politiciens de droite, le clergé, la vacuité des vedettes de Télé-Métropole. Rock et Belles Oreilles n’a rien inventé.

« Les années 1960, c’était la meilleure période pour être humoristes. Il y avait une grande liberté. On a beaucoup profité de la conjoncture sociopolitique avec le style d’humour que l’on faisait », observe-t-il avec le recul, même s’il n’a jamais ressenti le besoin de remonter sur les planches.

Un Bye-bye et un film plus tard, sa carrière d’humoriste prendra fin en 1972 avec la séparation à l’amiable des Cyniques. Marc Laurendeau amorcera dès lors une carrière de journaliste « sérieux ». La transition sera au départ ardue, surtout pour le public qui n’avait connu jusque-là que son personnage de scène, mais il finira par s’imposer.

Au fil des années, Marc Laurendeau aura été une tête d’affiche de Radio-Québec, de TVA, puis de la radio de Radio-Canada. Il aura écrit pour le Montréal-Matin, La Presse et interviewé à peu près tous les architectes de la Révolution tranquille : Robert Bourassa, René Lévesque ou encore Jean Drapeau, trois grands personnages dont il dresse un portrait élogieux dans ce livre, sans complaisance toutefois, en journaliste aguerri.

Les années 60, c’était la meilleure période pour être humoristes. Il y avait une grande liberté. On a beaucoup profité de la conjoncture sociopolitique avec le style d’humour que l’on faisait.

 

Durant sa prolifique carrière dans les médias, Marc Laurendeau a aussi été aux premières loges des grands bouleversements géopolitiques du XXe siècle. En reportage en Chine dans les années 1980, il fut témoin de la libéralisation économique de l’empire du Milieu après la mort de Mao. En URSS, en Russie, il a été appelé à couvrir les grands bouleversements qui ont précédé et suivi l’effondrement du régime communiste. Marc Laurendeau aura visité la patrie de Tchekhov à six reprises, pour le travail, comme pour le plaisir. Grand russophile, il a vraiment cru à l’avènement de la démocratie dans ce pays.

« Dans les années 1980 et 1990, il y a eu grand espoir chez les correspondants étrangers après la chute de Marcos, de Duvalier, de Pinochet, avec la fin de l’apartheid… Aujourd’hui, force est de constater que cet optimisme est en berne. La démocratie recule presque partout. La Russie sous Poutine est redevenue une dictature très sanglante. La Chine de Xi Jinping est encore plus autoritaire que sous Deng Xiaoping. Même dans les démocraties établies, comme l’Italie et les États-Unis, il y a un recul avec la montée du populisme », s’attriste-t-il. Marc Laurendeau espère « un retour du balancier », et en appelle aux journalistes pour porter le flambeau en ces temps plus sombres.

À l’échelle québécoise, Marc Laurendeau compte aussi ses déceptions. La Révolution tranquille devait aboutir à un statut particulier pour le Québec, que ce soit l’indépendance ou une autonomie renforcée au sein du Canada, croit-il. Ce qui lui fait dire que « la Révolution tranquille est une œuvre inachevée ».

Aux plus jeunes maintenant de faire advenir la révolution.

Marc Laurendeau. Du regard cynique au regard journalistique

Marc Laurendeau et Pierre Huet, Les Éditions La Presse, Montréal, 2022368 pages

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