La soupe ou l’art?

Des membres du groupe britannique Just Stop Oil ont manifesté à la National Gallery de Londres, le 14 octobre dernier, réclamant l’arrêt des projets pétroliers.
Photo: Associated Press Des membres du groupe britannique Just Stop Oil ont manifesté à la National Gallery de Londres, le 14 octobre dernier, réclamant l’arrêt des projets pétroliers.

Un musée, aujourd’hui, peut-il être aussi un lieu de revendications et de performances politiques spontanées ? Quelques spécialistes québécois des arts et des musées réagissent au geste de Phoebe Plummer et Anna Holland, 21 et 20 ans, du groupe Just Stop Oil, posé à la National Gallery de Londres. La soupe ou l’art ?

La question n’est pourtant pas si simple, et les réponses des spécialistes sont divisées. Au Musée national des beaux-arts du Québec (MNBAQ), toutes les équipes ont été interpellées par le geste, comme elles le sont toujours quand des oeuvres d’art, « et par surcroît des chefs-d’oeuvre de l’art mondial, font l’objet d’actes de vandalisme », a précisé la responsable des relations de presse, Linda Tremblay. « Et ce, indépendamment de la revendication qui sous-tend ces gestes. »

L’incohérence du geste est d’autant plus flagrante que les musées sont les gardiens de valeurs dont justement les écologistes se réclament. Tout comme la nature qu’il faut protéger pour les générations futures et au bénéfice de tous, les oeuvres d’art dans les musées ont aussi un caractère essentiellement public.

Le MNBAQ assure avoir mis en place des règles de sécurité lui permettant de réagir rapidement à un ensemble de situations, dont certaines qui pourraient ressembler à celle de la National Gallery. « Ces événements nous démontrent qu’aucun musée n’est à l’abri », rappelle Mme Tremblay.

Pour Yves Bergeron, titulaire de la Chaire sur la gouvernance des musées et le droit de la culture à l’Université du Québec à Montréal (UQAM), le fait que « ces deux jeunes savaient qu’il n’y avait pas vraiment de danger pour le tableau » change la lecture qu’on peut faire de leur acte. « La vitre a protégé l’oeuvre ; le vernis l’aurait quand même protégée. »

M. Bergeron croit que Just Stop Oil a bien compris que cette mise en scène allait attirer les médias. « En choisissant une oeuvre protégée par une vitre, [ces activistes] se dédouanaient. C’est plutôt habile. N’oublions pas que les musées sont devenus des médias de masse très prisés des élites culturelles et des gouvernements, puisqu’ils sont utiles dans les relations diplomatiques à l’international. »

Pour Michel Lacroix, membre de l’Observatoire de l’imaginaire contemporain et sociologue de la littérature, l’action de Just Stop Oil est plus parlante « précisément parce [qu’elle est] campée dans une violence purement symbolique, dans une destruction virtuelle d’un bien commun sacralisé, pour dénoncer la violence de la destruction environnementale », écrit-il dans un long billet sur Facebook.

« Mais la réaction à cette action, réaction qui ne veut rien entendre, ne veut pas que des protestations dérangent le quotidien, perturbent l’ordre des choses, réaction qui crie qu’il ne faut surtout rien changer, eh bien, cette réaction, elle, me fait peur », ajoute le professeur à l’UQAM.

Selon François Le Moine, avocat au cabinet Règles de l’art, l’acte tient du vandalisme. « L’incohérence du geste est d’autant plus flagrante que les musées sont les gardiens de valeurs dont justement les écologistes se réclament. Tout comme la nature qu’il faut protéger pour les générations futures et au bénéfice de tous, les oeuvres d’art dans les musées ont aussi un caractère essentiellement public. Les musées n’ont pas seulement pour mission de conserver, de restaurer et d’exposer les oeuvres pour le public contemporain, mais également pour nos enfants et nos petits-enfants. »

Ce paradoxe, Yves Bergeron le pense autrement. La mise en scène de Just Stop Oil, pense-t-il, « oppose culture et nature. À ce chapitre, ces jeunes ont raison : si rien n’est fait pour l’environnement et si nous n’arrêtons pas l’exploitation des énergies fossiles, il n’y aura plus de vie et conséquemment plus de culture », estime le muséologue.



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