Anaïs Barbeau-Lavalette, femme désirante

L'autrice Anaïs Barbeau-Lavalette
Photo: Annik MH de Carufel Le Devoir L'autrice Anaïs Barbeau-Lavalette

Moins d’un an après la parution de Femme forêt, roman autobiographique où elle explorait le territoire rural de son enfance en temps de confinement, Anaïs Barbeau-Lavalette revient avec Femme fleuve, son quatrième roman, où elle ose plonger encore plus loin dans l’imaginaire en prêtant à la narratrice une partie de son héritage familial.

« Dans tout ce que j’ai écrit, Femme fleuve, c’est peut-être le roman où je me permets le plus de basculer vers la fiction, affirme la romancière. Évidemment, il y a de moi et j’ai puisé dans ce qui me compose, dans les thématiques et les émotions qui m’intéressent et que je côtoie. Si j’y parle au « tu » comme dans La femme qui fuit, c’est pour me rapprocher d’un « je » ; il y a des personnages qu’on a déjà rencontrés, comme Janine, qui a élevé ma mère, et mon grand-père peintre. Je demeure dans des zones qui me sont profondément familières, mais le fait d’être dans un roman me permet de repousser mes limites émotives, d’aller explorer de façon très libre, pas comme si j’étais en documentaire. »

Continuité

 

« C’est une espèce de continuité avec Femme forêt et même avec La femme qui fuit, poursuit-elle. Je ne le décrivais pas de cette façon au départ, mais je pense que c’est le point final d’un triptyque ; dans ces trois livres-là, la réflexion centrale que je décortique sous la loupe émotive, c’est le lien. Qu’est-ce qui fait, dans le cas de Femme fleuve, qu’une rencontre devient primordiale ? Qu’est-ce qui fait que, tout à coup, quelqu’un devient unique ? Qu’est-ce qui fait qu’une rencontre laisse une empreinte ? Et aussi, qu’est-ce qui fait qu’on reste, qu’est-ce qui fait qu’on part ? »

Plus encore, Anaïs Barbeau-Lavalette avait envie de traiter frontalement d’un sujet qui en choque encore certains selon elle : « J’avais envie de revendiquer le désir au féminin, d’être une femme qui désire, qui n’est pas tout le temps dans l’attente du désir des hommes, ce qui est encore beaucoup écrit et encore beaucoup étudié. Ça nous amène tellement ailleurs, on devrait s’en faire une fierté de pouvoir désirer, d’être amoureuse. »

L’impression que l’expression « désir au féminin » déstabilise encore de nos jours, l’autrice le tient des commentaires reçus à plusieurs reprises à propos des scènes d’amour dans La femme qui fuit et dans Femme forêt.

« Pourtant, ce n’est pas choquant, comment j’écris ces scènes. La désirante demeure un peu tabou, surtout si c’est une désirante maternelle, qui cherche de nouveaux paysages affectifs. Sans en faire un statement, moi, ça me fait du bien de l’écrire et peut-être que ça fera du bien à d’autres de le lire. J’aimerais bien que les jeunes femmes n’attendent pas l’âge adulte pour arrêter d’être dans la posture de la désirée et adopter celle de la désirante. »

Fleuve refuge

 

C’est durant l’hiver, après le tournage « épique » de Chien blanc, d’après l’oeuvre de Romain Gary, qu’Anaïs Barbeau-Lavalette a ressenti le besoin d’écrire, de se retrouver seule avec ses mots. La romancière s’est alors lancée dans ce récit d’une passion amoureuse entre une femme de lettres réfugiée sur une île, loin de son homme et de sa fille, et un peintre qui cherche à reproduire le bleu du fleuve.

« J’avais besoin de me revirer vers l’eau du fleuve, raconte la cinéaste, à quelques jours de son départ pour le Festival international du film de Hambourg, où Chien blanc sera présenté en première internationale hors compétition. En tournage, on est en mode de communication envers les autres, alors que dans l’écriture, on est dans un regard vers l’intérieur. Écrire m’a aidée à atterrir d’une façon plus douce. Sortir d’un tournage, c’est tough, surtout un difficile comme celui-là. Donc, écrire, ça me ressoude. »

J’avais besoin de me revirer vers l’eau du fleuve. En tournage, on est en mode de communication envers les autres, alors que dans l’écriture, on est dans un regard vers l’intérieur.

 

À l’instar de la narratrice de Femme fleuve, l’autrice entretient un rapport émotif et viscéral au fleuve et ne peut s’empêcher d’y revenir lorsque vient le temps de se ressourcer, de renouer avec la nature et de se permettre d’étudier le réel afin de mieux nourrir son imaginaire.

« Cette eau-là ne ressemble à aucune autre, elle a un effet sur moi qui est vraiment particulier. Elle est à la fois calme et sauvage. En termes d’identité, ça vient vraiment me chercher. Il y a un bout du fleuve qui coule en nous et on a tendance un peu à l’oublier. Moi, j’ai besoin d’aller vers le fleuve. Quand je me sauve pour aller écrire, c’est tout le temps près du fleuve. J’y ai plein de petites alcôves où j’atterris et c’est là que j’écris. »

La poésie de la science

 

Envoûtant roman évoquant l’univers d’Anne Hébert, particulièrement le personnage d’Olivia de la Haute Mer des Fous de Bassan, et la musique impressionniste de Debussy, dont le prélude pour piano La cathédrale engloutie, Femme fleuve nous convie à une exploration des eaux du fleuve et de ses forêts d’algues qui témoigne de leurs mystères bien gardés et de leur beauté menacée.

« Mon rapport au fleuve est émotif et poétique, mais dans la dernière année, j’ai été en échanges rapprochés et fréquents avec des chercheurs de l’UQAR, des biologistes qui vivent avec le fleuve et dans le fleuve, des archéologues subaquatiques, des navigateurs, des gens qui étudient les glaces, l’asphyxie du fleuve, le déplacement des espèces fluviales. Évidemment, le savoir scientifique peut être vraiment plate pour certains, mais pour moi, en les écoutant parler, j’ai compris que la science et la poésie sont très, très proches. »

Grâce à son nouveau savoir scientifique, Anaïs Barbeau-Lavalette s’est permis d’emprunter à la nature fluviale quelques métaphores, telle celle de l’huître qui transforme une blessure en perle et celle de l’étoile de mer qui sacrifie une partie d’elle-même afin d’échapper à l’homme. Ou encore celle des épousailles, cet endroit du fleuve où l’eau douce rencontre l’eau salée, comme la fiction rencontre la réalité dans Femme fleuve, où le récit amoureux se meut doucement en chronique d’une catastrophe écologique annoncée.

« Je ne ferai jamais de mon métier, que ce soit des films ou de l’écriture, des plaidoyers politiques parce que je ne m’en sens pas capable et j’ai rarement vu des livres qui réussissaient à bien le faire, mais ça m’habite quotidiennement, ces questions-là. Pour moi, Femme fleuve est une histoire d’amour, de passion et de rupture amoureuse. Cela dit, en la campant devant ce fleuve qui me bouleverse, je ne peux pas faire abstraction de sa réalité et cette réalité-là, on y est relié. Les berges en érosion se font avaler par le fleuve qui, lui, asphyxie. Je n’ai pas envie d’écrire une tragédie à l’intérieur d’un récit, mais ces brèches réalistes sont un peu ma façon d’être utile sans être aride. »


Femme fleuve

Anaïs Barbeau-Lavalette, Marchand de feuilles, Montréal, 2022, 258 pages

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