Paul Veyne, grand historien français de l’Antiquité, est mort

Paul Veyne, photographié en février 2016, à l’occasion du dévoilement d’une sélection des romans les plus vendus de l’année faite par L’Express et RTL.
Joel Saget Agence France Presse Paul Veyne, photographié en février 2016, à l’occasion du dévoilement d’une sélection des romans les plus vendus de l’année faite par L’Express et RTL.

L’historien de l’Antiquité Paul Veyne, salué pour son érudition et son enthousiasme pour transmettre sa passion des mondes grec et romain dans une oeuvre aussi savante qu’iconoclaste, est mort à l’âge de 92 ans, ont indiqué jeudi les éditions Albin Michel.

Il avait rencontré le succès public en 2015 avec son essai Palmyre, l’irremplaçable trésor, ode à la cité syrienne détruite par le groupe État Islamique.

« Que ses notables portent [au temps de sa splendeur] un vêtement grec ou arabe, qu’on y parle l’araméen, l’arabe, le grec et même, dans les grandes occasions, le latin, on sent souffler sur Palmyre un frisson de liberté, de non-conformisme, de “multiculturalisme” », écrivait-il.

Un sentiment intolérable pour ceux qui ont détruit la ville, selon lui.

 

Professeur émérite au Collège de France, apprécié pour l’audace de son style et ses approches novatrices, Paul Veyne a été également une grande figure du débat intellectuel en France.

Il avait obtenu en 2014 le prix Femina de l’essai pour son autobiographie Et dans l’éternité je ne m’ennuierai pas qui retraçait, avec humour, son parcours dans la France d’après-guerre.

En 2017, il recevait le prix de la Bibliothèque nationale de France pour l’ensemble de son oeuvre.

Né le 11 juin 1930 à Aix-en-Provence (sud) dans une famille modeste qui soutiendra la politique de collaboration du maréchal Philippe Pétain pendant l’Occupation, Paul Veyne est un adolescent passionné par l’Odyssée (mais pas par l’Iliade qui l’ennuie) qui déchiffre les inscriptions latines au musée de Nîmes (sud).

Parfait représentant de l’ascenseur social républicain, il entre à l’École normale supérieure en 1951 et passe l’agrégation de grammaire. Il prend sa carte du Parti communiste, mais le quitte en 1956 lors de l’entrée des chars soviétiques à Budapest.

Provocateur épris de liberté

 

Après être passé par l’École française de Rome, il commence sa carrière d’enseignant à l’université par la Sorbonne, où il est assistant, avant d’aller à Aix, où il sera professeur, de 1976 à 1999.

En 1975, il entre au Collège de France, soutenu par le grand penseur libéral Raymond Aron. Il gardera sa chaire d’Histoire de Rome jusqu’en 1988.

De Paul Veyne, certains collègues disaient qu’il était un peu franc-tireur parmi nombre d’historiens et de professeurs. Lui assumait son image de provocateur, épris de liberté, de chercheur privilégiant l’approche pluridisciplinaire.

« Quand j’ai été invité par Georges Duby à parler de l’amour antique, mes confrères ont poussé des “oh” et des “ah”. J’avais la réputation d’avoir une vie privée dissolue et le fait que je me mette à parler de l’histoire de la sexualité était trop pour eux », a-t-il dit en 2015 au magazine Les Inrocks.

Il a cosigné avec les historiens Philippe Ariès et Georges Duby le premier volume d’une « Histoire de la vie privée ».

Ami du philosophe Michel Foucault, admirateur du poète René Char — il a consacré un livre à chacun —, Paul Veyne a notamment écrit Le pain et le cirque, Les Grecs ont-ils cru à leurs mythes ?, Quand notre monde est devenu chrétien ou L’élégie érotique romaine.

Dans L’Empire gréco-romain (prix Chateaubriand 2006), il explique que la distinction, voire l’opposition, entre la Grèce et Rome reste un « mythe » : « l’Empire dit “romain” fut en réalité gréco-romain », écrit-il.

Il s’y efforce de répondre aux questions que tout un chacun peut se poser : « Pourquoi les empereurs mouraient-ils si rarement dans leur lit ? », « Pourquoi y a-t-il eu tant de Césars fous ? », « La charité chrétienne a-t-elle mis fin aux combats de gladiateurs ? », « Le faste monarchique était-il de la propagande ? » ou — interrogation très contemporaine — « Civilisation mondiale et identité nationale sont-elles incompatibles ou auxiliaires ? ».

Ce passionné d’alpinisme, père d’un enfant, était atteint d’une malformation congénitale qui déformait son visage. « Je n’ai jamais voulu verser une larme à ce propos, a-t-il dit. À l’école, on m’appelait “l’homme à la gogne”. Un mot méridional qui veut dire “bosse”. J’en ai souffert enfant, mais je me suis dépêché de ne plus en souffrir, tenant pour des cons les gens qui m’attaquaient ».

Il a été trois fois marié. « Comme Cicéron, César et Ovide », plaisantait-il.

À voir en vidéo