Le dessin de presse, mort au combat?

Caricature de Michel Garneau, connu sous le nom de Garnotte, pour le site «en-retrait.com»
Photo: Garnotte Caricature de Michel Garneau, connu sous le nom de Garnotte, pour le site «en-retrait.com»

Il n’y a qu’une femme parmi les chefs des partis politiques québécois qui se bataillent pour remporter les élections du 3 octobre prochain. Et, dans les quotidiens du Québec, aucune femme caricaturiste pour la dessiner.

C’est que le métier de caricaturiste politique quotidien est, au Québec, une profession encore confinée aux hommes vieillissants, généralement blancs, constate Mira Falardeau, dessinatrice et autrice de plusieurs livres sur le sujet.

« Je suis très inquiète pour la relève de la profession, dit-elle. Le métier est représenté par de vieux messieurs du boys club, sans féminisation, bien qu’il y ait eu de nombreux essais. Le métier est en péril », dit-elle.

Au Canada anglais, une seule femme, Sue Dewar, tient le flambeau de la profession, et elle est née en 1949.

 

« Le manque de relève correspond à une dépolitisation des jeunes », dit Mira Falardeau.

Le tout témoigne aussi du déclin général du métier de caricaturiste, encore plus marqué au Canada anglais et aux États-Unis. En 2019, le New York Times décidait de ne plus publier de caricatures, après qu’un dessin montrant Trump promenant le premier ministre israélien Nétanyahou en laisse eut créé un tollé. La même année, le caricaturiste Michael de Adder a perdu son poste chez Brunswick News. Selon lui, son congédiement est lié à la publication d’une autre caricature de Donald Trump.

Tant au Canada anglais qu’aux États-Unis, les organes de presse ont le plus souvent recours à des « syndicates », ces agences qui représentent les dessinateurs individuellement et qui vendent leurs dessins à travers le monde. Le procédé a pour effet de faire disparaître la représentation politique régionale ou locale.

Incompréhension

 

Au Québec, tout récemment, une caricature de Boris, alias Jacques Goldstyn, dans Montreal Gazette, qui montre une vieille dame dont le chien pisse sur un portrait de René Lévesque, a été condamnée par le chef du Parti québécois. Au-delà de la montée de lait de Paul St-Pierre Plamondon, la caricature de Boris a suscité de nombreuses critiques, notamment parce qu’une partie importante du public ne l’a pas comprise. Pour Mira Falardeau, cette caricature, qui pouvait être interprétée dans les deux sens, soit pour ou contre le nationalisme québécois de René Lévesque, n’aurait tout simplement pas dû être publiée par Montreal Gazette. « Une caricature ne peut pas dire deux choses à la fois », dit-elle.

Sur le Web, la circulation des caricatures favorise une lecture des oeuvres hors contexte. Dans un journal, les lecteurs ont vraisemblablement lu des articles plantant le contexte du dessin, précise Garnotte, alias Michel Garneau, ancien caricaturiste du Devoir.

 

La caricature a pourtant accompagné l’histoire du Québec depuis ses tout débuts. Le premier caricaturiste ayant touché le sol québécois serait George Townshend, un brigadier général britannique ayant conquis la Nouvelle-France aux côtés de Wolfe en 1759, et qui avait l’habitude de dessiner ce dernier, son patron, lorsque Wolfe inspectait les toilettes.

« Les caricaturistes québécois, écrit Mira Falardeau dans son Histoire de la caricature au Québec, font la synthèse entre les deux grandes écoles fondatrices de la caricature mondiale, française et anglaise, comme on peut s’y attendre. » Sur le plan du dessin, les caricaturistes anglais ont tendance à exagérer les formes, un nez, un corps ou un visage, tandis que les caricaturistes français ont traditionnellement un dessin plus schématique.

Métier cruellement touché

 

Au cours de la dernière décennie, le métier de caricaturiste a été frappé cruellement par des attentats terroristes d’extrémistes islamistes, qui ont notamment coûté la vie à huit collaborateurs de Charlie Hebdo qui figuraient parmi les plus grands caricaturistes de la France. En 2020, Samuel Paty, professeur d’histoire et de géographie dans un collège français, est attaqué et décapité par un citoyen russe d’origine tchétchène après avoir montré à ses élèves des caricatures de Mahomet. Pendant ce temps, une caricaturiste iranienne comme Firoozeh Mozaffari continue d’exercer son art en Iran. Elle a reçu, en 2012, avec trois autres dessinateurs iraniens, le Prix international du dessin de presse des mains de Kofi Annan.

De ce côté-ci de l’océan, le courant de respect des droits des minorités se répercute également sur le travail du caricaturiste. Guy Badeaux, caricaturiste au Droit, et Michel Garneau, ancien caricaturiste du Devoir, admettent être à la recherche de nouvelles façons de dessiner des Autochtones, par exemple.

« Si je les dessine en complet-cravate, comment on va savoir que ce sont des Autochtones ? » demande Michel Garneau. D’où la nécessité, pour le caricaturiste, d’inscrire des éléments de contexte, parfois sous forme de texte, dans le cadre de la caricature. « J’ai des problèmes en dessinant les Autochtones, poursuit Guy Badeaux. Et avant, je dessinais Lucky Luke avec une cigarette au bec. On a dû remplacer la cigarette par un épi de blé. »

Reste que la situation des caricaturistes demeure bien meilleure au Québec que dans les autres provinces du Canada. « Au Québec, on est chanceux. Chaque journal veut avoir son identité », indique Guy Badeaux.

Directrice pédagogique à l’École nationale de l’humour, Christelle Paré croit quant à elle que la relève regorge de talents au mordant bien assumé.

« Les jeunes générations d’humoristes qui sont passées chez nous ont grandi pendant le Printemps érable. Ces jeunes sont hyperalertes sur le plan des causes sociales, des changements climatiques. […] Ils ont beaucoup de choses à dire sur la diversité et sur l’état du monde. »

Reste que la caricature ne s’enseigne pas à l’École nationale de l’humour. Et que certains observateurs vont jusqu’à dire que c’est un mode d’expression traditionnellement véhiculé par les journaux de papier qui est graduellement remplacé par les mèmes. « Mais ce n’est pas le même art », affirme Mira Falardeau.

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