«305 Bellechasse»: juste avant la fin du rêve

Le documentaire «305 Bellechasse» explore la réalité des ateliers d’artistes à travers le portrait d’un bâtiment emblématique
Photo: Nelson Villamil Le documentaire «305 Bellechasse» explore la réalité des ateliers d’artistes à travers le portrait d’un bâtiment emblématique

La caméra, lente et flottante, plane sur les ateliers qu’elle filme. Les images semblent sortir d’un rêve, d’un beau rêve. Oeuvres et pots de peinture abondent, sols et murs portent les traces d’années de travail et la lumière, de sa chaleur, enveloppe tout cela. Quelque chose cloche pourtant, comme dans tout bon songe. Où sont les artistes ?

Le documentaire 305 Bellechasse s’attarde à neuf d’entre eux, plutôt aux ateliers de neuf d’entre eux, tous situés à l’adresse évoquée dans le titre (305, rue Bellechasse, dans le quartier montréalais La Petite-Patrie). Rien d’anodin : l’édifice est l’emblème de la lutte pour la sauvegarde d’espaces de travail abordables et centraux. Lutte, dans ce cas-ci, perdue.

Maxime-Claude L’Écuyer, réalisateur jusque-là de courts métrages, ne s’est pas apitoyé sur le sort de la population artistique. S’il y a peu de doute sur son entreprise — dénoncer la rudesse du secteur immobilier —, la manière est plutôt subtile. Au ton misérabiliste ou militant, L’Écuyer a préféré une approche positive, lumineuse — d’où l’éclairage chatoyant.

Excepté les plans tournés à l’extérieur, la caméra bouge sans cesse, dans une sorte de visite sans fin des lieux. Elle entre dans les ateliers, s’attarde aux détails, les outils ici, le mobilier là, observe les oeuvres avec minutie. Et capte, par des vues en plongée, l’organisation générale.

Si les artistes ne figurent pas à l’image, ils et elles sont présents en voix hors champ, bien en voix. On les entend, tour à tour, témoigner de leur arrivée au « 305 Bellechasse », sur leur processus de création, sur leur inspiration, sur le besoin de s’accompagner de musique (ou des débats à la radio).

Pour David Elliot, l’atelier est « un espace psychique » auquel on s’attache. Christine Major le voit comme un lieu à elle, en dehors de son domicile. Alors que pour David Lafrance ou Sylvain Bouthillette, l’atelier représente la stabilité dans une vie marquée par les déménagements, les ruptures amoureuses et autres aléas.

Malgré un semblant de répétition et une impression réelle de tourner en rond (on revient constamment d’un atelier à l’autre), le film parvient à véhiculer un propos. L’atelier n’est pas seulement indispensable, il est aussi un trait de personnalité. Il y a plus d’un genre d’artiste, chaotique ou ordonné, exubérant comme le hardcore ou mélodieux comme une sonate. Ce n’est pas sans raison si la trame sonore varie au gré des ateliers visités.

L’Écuyer n’a retenu que des peintres. Si on peut le lui reprocher, son choix de se limiter à une discipline permet néanmoins de faire ressortir les différences entre les artistes, du mur servant de palette à Alexis Lavoie aux petits pots de couleurs, bien classés, de Nicolas Grenier.

Le 305, Bellechasse aura été une ruche de créativité pendant plus de 20 ans. Le documentaire s’ouvre sur les origines de cette ancienne usine des pâtes Catelli et se ferme sur les espaces abandonnés par ses occupants, en 2020. Entre ces deux parenthèses, l’endroit vibre, vit — les artistes en parlent au présent. Comme un rêve, toujours en cours.

305 Bellechasse

★★★

Documentaire de Maxime-Claude L’Écuyer, Québec, 2022, 104 minutes

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