Éric Duhaime et la maîtrise du jeu médiatique

Selon certains observateurs, le chef conservateur soignerait en campagne une image plus posée, davantage réactive qu’agressive, jouant davantage à l’offensé qu’à l’offenseur.
Valérian Mazataud Le Devoir Selon certains observateurs, le chef conservateur soignerait en campagne une image plus posée, davantage réactive qu’agressive, jouant davantage à l’offensé qu’à l’offenseur.

L’image compte énormément en politique, encore plus dans nos sociétés hypermédiatisées obsédées par le look. Cette série « Images et chefs » examine comment les chefs des partis en campagne électorale jouent de leurs représentations pour séduire l’électorat.

Dans un passé pas si lointain, avant d’être propulsé à la chefferie du Parti conservateur du Québec, Éric Duhaime échauffait quotidiennement les esprits à Radio X et au FM93. Désormais, c’est avec son image — en plus de son discours et de sa voix — qu’il tente de séduire ses électeurs.

De ses années d’animateur radio, il conserve la maîtrise de la parole : il sait garder le contrôle des entrevues, quitte à énoncer invariablement les mêmes faits, qu’il oriente à sa guise.

Du côté des apparences, il ne dédaigne pas le port de la cravate, porte des lunettes branchées à monture épaisse et est toujours bien mis. « C’est un gars à la mode », dit l’ancienne ministre libérale Nathalie Normandeau, qui a brièvement partagé avec lui une tribune radiophonique. « Mais ça n’est pas ce qui frappe. Ce qui frappe, c’est son bagout. C’est un jeune chef, mais il a énormément d’expérience. »

Sans enfant, et alors que son conjoint a choisi de ne pas faire campagne à ses côtés, le chef conservateur a notamment recours à son chien pour attirer attention et sourires sur les réseaux sociaux. « Les animaux de compagnie — les chiens, les chats — jouent dans l’humanisation du personnage », dit Mireille Lalancette, professeure de communication politique à l’Université du Québec à Trois-Rivières.

« L’homme et la femme politiques ont besoin de montrer qu’ils ne sont pas seuls au sommet, qu’ils seront bien entourés lorsqu’il y a aura des décisions difficiles à prendre », note-t-elle.

Libertarien, Éric Duhaime a aussi désamorcé le débat sur son homosexualité il y a quelques années en publiant un livre La fin de l’homosexualité et le dernier gay, où il estimait que l’émancipation des homosexuels était à ce point achevée qu’il faudrait réduire les subventions aux organismes qui les défendent. Il tenait récemment le même discours sur la condition féminine, en en faisant une lutte déjà gagnée qui ne mérite pas d’attention particulière.

Un homme sur ses gardes

 

Considéré comme « dangereux » par certains observateurs, Éric Duhaime soignerait en campagne une image plus posée, davantage réactive qu’agressive, jouant davantage à l’offensé qu’à l’offenseur.

« Il a l’air inoffensif », dit Michel David, chroniqueur politique au Devoir. « Tu pourrais le croiser dans la rue sans le reconnaître. Mais ça va bien avec la clientèle, qui n’a pas de prétention. » Mais en fait, Éric Duhaime est « sur ses gardes » face aux médias, dit-il. « Il a une idéologie de droite et la plupart des analystes sont plutôt progressistes. Il sait qu’on va essayer de trouver la faille et de le faire mal paraître. Il se plaint des élites médiatiques, mais il connaît le jeu — et il n’est pas surpris », poursuit-il.

À défaut de s’afficher avec son conjoint, Éric Duhaime a pris le parti de côtoyer quelques vedettes. Il a notamment fait du parachute avec Guillaume Lemay-Thivierge et s’est entraîné avec le champion d’arts martiaux mixtes Georges Saint-Pierre. « Quand on se montre avec des vedettes, cela permet d’aller chercher une partie de la crédibilité de ces célébrités et d’attirer une partie de l’aura de la personne qui est avec nous, poursuit Mireille Lalancette. [De poser] avec Guillaume Lemay-Thivierge [qui a eu des ennuis parce qu’il n’était pas vacciné], c’est cohérent avec sa posture. »

« Cela se fait beaucoup aux États-Unis, aussi beaucoup au Canada anglais. Cela s’appelle la celebrity politics. […] Mais ça peut être à double tranchant », lorsque la célébrité en question choisit une voie qui s’éloigne de la nôtre, précise-t-elle.

Les bons boutons

 

Dans son discours, Éric Duhaime fait fréquemment référence aux « sacrifiés de la pandémie », relève la professeure Lalancette. Pas étonnant, donc, de le voir poser en faisant du crossfit dans une salle de sport de Québec tout en promettant des subventions à ces établissements qui ont abondamment contesté les mesures sanitaires du gouvernement Legault.

Habitué de jongler avec un auditoire, « il va d’ailleurs utiliser l’expression “on s’entend là-dessus” pour s’attirer la sympathie de son adversaire », note Mireille Lalancette.

« Duhaime est extrêmement habile » dans sa gestion du jeu médiatique, confirme Michel David. « Il connaît parfaitement sa clientèle. Il n’essaie pas de convaincre les Québécois dans l’ensemble. Il pèse sur les bons boutons. Il joue le rôle de la victime des “élites”, et les médias en font partie. »

Le chef conservateur est par ailleurs un maître des sophismes, « ces arguments qui sont en apparence forts et pertinents, mais qui, quand on y regarde de près, sont trompeurs et peuvent être critiqués », note la professeure Lalancette. Il est d’ailleurs allé à une bonne école en la matière : c’est une spécialité de la Radio X de Québec, souligne-t-elle.

Le fait qu’Éric Duhaime ait beaucoup tablé sur les conséquences négatives des mesures contre la COVID-19 pourrait toutefois jouer en sa défaveur, note Mireille Lalancette, car — on l’espère — la pandémie ne durera pas éternellement.



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