Le tabou du physique en politique

Un visiteur de l’exposition présentée en 2008 au Château de Nantes, « Miroir, mon beau miroir… Le pouvoir politique en images hier et aujourd’hui » devant un portrait anonyme de Louis XIV.
Frank Perry Archives Agence France-Presse Un visiteur de l’exposition présentée en 2008 au Château de Nantes, « Miroir, mon beau miroir… Le pouvoir politique en images hier et aujourd’hui » devant un portrait anonyme de Louis XIV.

L’image compte énormément en politique, encore plus dans nos sociétés hypermédiatisées obsédées par le look. La série « Images et chefs » examine comment les chefs des partis en campagne électorale jouent de leurs représentations pour séduire l’électorat.

Pouvoir et représentation du pouvoir ont toujours avancé en cordée. C’est la leçon venue de loin, très loin, qui persiste encore dans notre monarchie constitutionnelle et nos démocraties fatiguées. Les candidats en lice dans la présente campagne électorale québécoise ne font pas exception.

Relisons Voltaire sur les grâces et les atouts physiques de son roi : « Sa taille, déjà majestueuse, écrit-il dans Le siècle de Louis XIV (1751), la noblesse de ses traits, le ton et l’air de maître dont il parla imposèrent plus que l’autorité de son rang, qu’on avait jusque-là peu respectée. »

Tous les arts, de l’architecture à la musique et la danse furent ensuite mobilisés pour affirmer une politique du spectaculaire faite de gloire et d’éclat, malgré la réalité physique de l’homme chauve et perruqué mesurant à peine 1,60 m. Les innombrables portraits des monnaies, jetons, médailles, monuments ou toiles ont contribué au mythe d’une majesté suréminente liant beauté et panache. Comme si la monarchie se concentrait dans un jeu d’images parfaites.

On peut répéter la même observation au sujet d’Élisabeth II, reine du Canada, icône de visibilité cérémonielle, de grâce et de magnificence. Sa Majesté vient de quitter ce monde après avoir été peinte ou photographiée dans toute sa grandeur (1,60 m elle aussi…) plus de 200 fois pendant son règne presque aussi long que celui du Roi-Soleil.

« L’importance de l’apparence est consubstantielle du politique », résume en entrevue le professeur français François Hourmant. Il vient de publier Pouvoir et beauté (PUF, 2021), qui consacre des pages à la mise en scène de soi de Louis XIV comme aux manipulations symboliques de sa toge sénatoriale par César, avant d’analyser finement dans le monde actuel « le tabou du physique en politique » (c’est le sous-titre de l’ouvrage).

« Le pouvoir se met en scène souvent sur un mode majestueux, spectaculaire, fastueux. À Rome et à Athènes, l’image du locuteur est fondamentale en matière d’autorité, de légitimité, de compétence, pour séduire ou en tout cas circonvenir les auditeurs. »

L’essai unique et pionnier décortique le phénomène des apparences et du culte des apparences des dirigeants. Peu de travaux savants, et encore moins en français, abordent directement la question du contenant, réputée éloignée de celle plus sérieuse du contenu (les idées, les valeurs, les programmes, les promesses…).

« Il me semble y avoir là un impensé, un angle mort qui mérite d’être exploré, explique le professeur de science politique de l’Université d’Angers. D’autant qu’aujourd’hui plus qu’hier, l’image, dans tous les sens du terme, joue un rôle accru en politique comme dans la société avec Internet, les réseaux sociaux, les caméras des téléphones intelligents omniprésents qui amplifient aussi le nécessaire contrôle de soi. »

Beauté

 

L’image, les apparences, le look et plus encore, soyons francs, la beauté et la laideur, ces « acteurs tyranniques et secrets d’une histoire méconnue », comme l’écrit le professeur. Ces catégories restent évidemment délicates à manipuler.

L’enquête rappelle que certains critères universels (la symétrie par exemple) permettent de reconnaître les traits attirants, même si les canons fluctuent dans le temps. Les perceptions individuelles changent elles aussi tout en étant conditionnées par un « effet de halo » lié à la fonction ou au statut social des gens évalués.

Une étude a établi que pratiquement tous les présidents américains étaient plus grands en moyenne que les hommes de leurs temps. D’autres études encore ont montré la discrimination positive accordée dans nos sociétés aux beaux et aux belles à qui on prête d’emblée plus de gentillesse et de compétence.

Dans l’essai franco-français, la France, pays de la mode et du luxe, sert d’observatoire privilégié des liens entre attirance et pouvoir, même si les conclusions générales semblent transposables presque partout de Limoilou à Moscou. L’Italie, laboratoire politique de l’Occident depuis toujours, semble obsédée par le look de ses politiciennes.

La couverture du livre de François Hourmant montre d’ailleurs le président américain Kennedy et la première dame, Jackie, « objectivement beau et belle », dit le professeur en ajoutant que les dirigeants peuvent aussi s’embellir par association. Nicolas Sarkozy et Donald Trump ont par exemple épousé des ex-mannequins.

En même temps, les beaux et les belles ne doivent pas trop se pavaner. « La beauté est un atout, mais elle peut devenir un piège, et plus encore pour les femmes politiques », constate François Hourmant.

Elles feraient face à une double injonction paradoxale. « On attend d’elles qu’elles incarnent un certain nombre de stéréotypes féminins en matière de sveltesse, d’élégance, etc. En même temps, elles sont toujours suspectées de jouer de leur apparence, de jouer de leurs atouts pour réussir. Il ne faut donc pas trop mettre en valeur cette ressource : c’est un exercice périlleux de manipuler cette carte en politique. »

Le poids des apparences pèse aussi du côté masculin avec les mêmes conséquences. Les dirigeants passent eux aussi au bistouri, aux injections de Botox, aux greffes de cheveux, se soumettent à des régimes, font du sport, embauchent des stylistes.

Le président Hollande un peu dégarni de la calotte avait à son service exclusif un coiffeur payé 9895 euros par mois. Le président Poutine reste lisse comme un oeuf. Faut-il vraiment parler des cheveux du président Trump ?

Laideur

 

Que reste-t-il alors à ceux et celles qui, selon la formule reprise par Kant, abusent de la permission d’être laids ou laides ? Le général de Gaulle et René Lévesque possédaient beaucoup de qualités, mais la beauté n’en faisait pas vraiment partie. Ces deux leaders comme bien d’autres étaient pourtant, et sont encore, hautement adulés.

« On ne saurait réduire de Gaulle ou René Lévesque à leur apparence parce que, derrière, il y a toujours une histoire, une trajectoire, un programme politique, une légende aussi, explique le professeur de science politique. De Gaulle ne correspondait pas aux critères conventionnels de la beauté, mais il a su façonner une image, une posture. Le général a su jouer sur sa taille pour associer la grandeur physique à la grandeur politique. Il a fait avec les ressources dont il disposait. »

M. Hourmant ajoute que le capital esthétique comptait moins à l’époque de ces dirigeants, quand les idéologies et les partis pesaient encore lourdement sur les sociétés. « Un glissement s’est opéré des grands enjeux au jeu politiques et, avec cela, la logique de la personnalisation qui s’y trouve associée, dit le spécialiste. Ce processus étalé sur des décennies a amplifié l’importance des apparences et de l’image des candidats. »

Les Kennedy ou Pierre Elliott Trudeau annonçaient déjà ce qui s’est amplifié avec Justin Trudeau. Le « fils de » arrive constamment dans le peloton de tête des plus beaux dirigeants du monde.

Il n’y a d’ailleurs pas que les médias people qui en pincent pour ses charmes ou ceux de la première ministre de Finlande, Sanna Marin. Les partis politiques eux-mêmes relookent leurs candidats, soignent leurs garde-robes, changent leurs coiffures. Les choix vestimentaires étudiés, pensés, planifiés de la chancelière allemande Angela Merkel, titulaire d’un doctorat en chimie quantique, ont fait date.

Des chercheurs finlandais cités par le professeur Hourmant ont essayé de quantifier la prime à l’apparence, si elle existe. Ils l’ont estimé entre 15 et 20 %.

« C’est considérable, mais ce n’est pas le critère le plus déterminant dans une élection », dit-il. En plus, des mouvements contraires s’affirment partout pour critiquer les humiliations du corps (body shaming), la grossophobie, l’obsession pour la jeunesse et même l’habit du supposé parfait petit politicien. Quand les députés insoumis siègent à l’hémicycle de France en baskets et en t-shirts, ils se rapprochent de la solidaire Catherine Dorion portant le coton ouaté et le t-shirt à slogan à l’Assemblée nationale du Québec..

«Il y a une forme d’évolution dans le rapport au corps, conclut le professeur François Hourmant. On voit aussi des corps qui refusent les normes ou certaines pratiques, comme l’épilation, associées à une forme de domination patriarcale. Il y a peut-être un retour de balancier une affirmation de la différence après un excès de normalisation des corps. Je ne sais pas si ce sera durable. »



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