Pierre Gauvreau, signataire du «Refus global», auteur du «Temps d’une paix»

Pierre Gauvreau devant une maquette pour le tournage de la série D’Iberville, en 1966
Photo: Archives Pierre Gauvreau Pierre Gauvreau devant une maquette pour le tournage de la série D’Iberville, en 1966

Signataire de Refus global, peintre dans la foulée des automatistes dont Paul-Émile Borduas est le fer de lance, devenu réalisateur pour la télévision puis auteur de téléromans à succès, Pierre Gauvreau atteint le siècle à titre posthume en ce 23 août. Le public se souvient d’emblée de plusieurs de ses téléromans, à commencer par les feuilletons Le temps d’une paix et Cormoran.

Dans Gauvreau ou l’obligation de la liberté (2001), un film réalisé par Charles Binamé, l’artiste se résume en quelques mots : « Je suis né en 1922, à Montréal, au coin de Saint-Denis et Sherbrooke. Trois ans après ma naissance, j’ai eu un petit frère, qui s’est prénommé Claude et qui allait se faire un nom, lui, par la suite aussi, et puis en même temps j’ai perdu mon père. […] Je ne connais pas les détails, mais à la naissance de mon frère, il est parti. Alors moi, j’ai vécu dans un contexte assez libre. D’autant plus que ma mère et son père étaient athées. Et que, par son côté, je descendais de gens qui avaient joué un rôle lors de la révolte de 1837. » Cet attachement à un monde révolutionnaire, Pierre Gauvreau l’évoquera souvent.

Indiscipliné, du moins aux yeux des Jésuites, il est expulsé du collège Sainte-Marie. « J’ai été un an à la maison, ne sachant pas quoi faire, et j’ai dessiné, dessiné, dessiné. Sous l’influence de Picasso, de Matisse. » Parmi les gens qui fréquentent les soirées littéraires qu’organise sa mère, il se trouve René Chicoine, un peintre qui enseigne à l’École des beaux-arts. Après avoir regardé ses dessins, il conseille à sa mère de l’envoyer à l’École des beaux-arts, rue Sherbrooke. Là, Gauvreau fait connaissance avec Louise Renaud et Françoise Sullivan. Avec elles, plus tard, il signera le manifeste Refus global.

Une nouvelle ère

 

En 1943, antifasciste, il se porte volontaire dans l’armée et devient officier d’infanterie. Même soldat, rappelle Janine Carreau, sa compagne, il continue de peindre. De retour en Amérique, en août 1946, sous l’influence de Paul-Émile Borduas et de la peinture de devanciers comme Matisse, Picasso et Braque, il peint un premier tableau non figuratif intitulé Pulsion allègre, grave, jaune, assoiffée. Ce tableau se trouve désormais dans la collection du Musée des beaux-arts du Canada, à Ottawa.

Photo: Daniel Roussel

Portrait de Françoise assise (Portrait de Françoise Sullivan),  Pierre Gauvreau, 1941

L’aîné des Gauvreau produit, dans l’effervescence de l’immédiate après-guerre, des encres et des huiles qui appartiennent désormais à de grandes collections. Il fait la rencontre du peintre Jean Paul Riopelle. Il se lie aussi d’amitié avec Maurice Perron, photographe à l’oeil sûr. Tout ce monde se voit, se fréquente, discute, expose ensemble, dresse des projets d’avenir. En 1948 paraît Refus global aux éditions Mithra-Mythe. Le catalogue de cette maison ne comportera qu’un autre titre de Borduas, Projections libérantes, ainsi que Le vierge incendié du poète Paul-Marie Lapointe.

Il a souvent été dit que le manifeste Refus global, qui vient de reparaître chez l’éditeur français Allia, anticipait la Révolution tranquille au Québec. Cependant, une relecture attentive laisse dubitatif quant à la volonté des signataires de susciter des réformes technocrates et nationales qui se trouvaient à l’évidence à bonne distance de leurs préoccupations. Les signataires en appellent en fait à une nouvelle ère qui va au-delà de l’annonce de la fin d’un monde judéo-chrétien. Ils présentent la société de 1948 comme le fait d’un « petit peuple serré de près aux soutanes restées les seules dépositaires de la foi, du savoir, de la vérité et la richesse nationale », et tenu de la sorte en marge de « l’évolution universelle » duquel ils entendent s’extraire.

« On va vivre nous autres »

Le manifeste, imprimé à 400 exemplaires, s’inscrit dans la lignée des surréalistes. Cependant, son inspiration se mâtine d’autres influences. Selon Pierre Gauvreau, une partie de cette influence repose sur un livre du psychanalyste Pierre Mabille, Égrégores ou la vie des civilisations, écrit en 1936, c’est-à-dire au moment où le monde se trouve sous le choc de la guerre d’Espagne. Pour Pierre Gauvreau en tout cas, « Refus global, ça voulait dire : “Ça va faire les folies, Ça va faire toutes vos conneries, Christ, on va vivre nous autres !”»

En 1950, c’est un peu par hasard, après avoir été engagé comme « annonceur » à la station de radio CHLP, que Pierre Gauvreau entreprend une formidable ascension dans les médias. Il va réaliser plusieurs émissions télévisées pour Radio-Canada, dont Pépinot et Capucine, Radisson et Rue de l’anse. C’est lui qui dirige la production complexe D’Iberville, une grande série historique, la première série en couleurs de Radio-Canada.

À l’Office national du film (ONF), il devient directeur de la production française. En 1972, à 50 ans seulement, il démissionne pour retourner à la création : peinture et écriture. Il revient à Radio-Québec pour réaliser des séries éducatives. Puis, de 1979 à 1998, il se consacre, en plus de la peinture, à l’écriture d’une trilogie téléromanesque qui marque sa société : Le temps d’une paix (1980-1986), Cormoran (1990-1993) et Le volcan tranquille (1997-1998). Pierre Gauvreau est décédé à Montréal en 2011.

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