La métamorphose de la Corriveau

Illustration d’Henri Julien publiée dans Les Anciens Canadiens, en 1916
Photo: Archives Le Devoir Illustration d’Henri Julien publiée dans Les Anciens Canadiens, en 1916

On dit que la réalité dépasse la fiction. Mais est-ce toujours vrai ? Dans la série Des contes et des faits, Le Devoir explore les dimensions réelles et fictives d’histoires et de contes légendaires du Québec. Aujourd’hui, quatrième et dernier texte de la série, la condamnée à mort Marie-Josephte Corriveau.

On la disait belle. Puis, on l’a transformée en croqueuse d’hommes, en fille de joie, en matricide, en meurtrière en série.

Pourtant, si elle avait été jugée aujourd’hui, Marie-Josephte Corriveau, dont le cadavre a été exposé dans une cage pendant 40 jours à Lévis, en 1763, après qu’elle eut été condamnée pour le meurtre de son second mari, aurait été acquittée.

C’est du moins ce qu’a conclu le tribunal convoqué par le Jeune Barreau de Québec, qui a remonté son procès en 1990, devant trois juges : un juge de la Cour d’appel du Québec, un juge de la Cour supérieure et un juge de la Cour du Québec.

C’est l’avocat Serge Ménard qui a représenté Marie-Josephte Corriveau, plus de deux siècles après les événements. Elle a été déclarée non coupable, faute de preuves.

« Ils ont ajouté qu’elle aurait dû être jugée par ses pairs et dans sa langue », ajoute Isabelle Cadrin, qui organise chaque année un spectacle relatant l’histoire de la Corriveau à Saint-Vallier, sur la rive sud du Saint-Laurent, où Marie-Josephte est née en 1733.

« L’acte de condamnation est renversé et Marie-Josephte est déclarée non coupable… plus de deux cents ans trop tard, écrivent, dans un livre très fouillé sur la question, La Corriveau, de l’histoire à la légende, Catherine Ferland et Dave Corriveau. Un travail de reconstruction de la mémoire peut dès lors s’amorcer. » De diablesse maléfique et impénitente, la Corriveau se transforme graduellement, dans l’imaginaire collectif, en icône féministe.

L’acte de condamnation est renversé et Marie-Josephte est déclarée non coupable… plus de deux cents ans trop tard. Un travail de reconstruction de la mémoire peut dès lors s’amorcer.

 

Tous les mois d’août, depuis 2013, la municipalité de Saint-Vallier organise, en plus du spectacle, une tournée des lieux phares dans la vie de Marie-Josephte Corriveau, avec de multiples figurants. Et cette année, le Théâtre de l’Oeil ouvert a créé tout un somptueux théâtre musical, La soif des corbeaux, sur le thème du procès de la Corriveau.

Pourtant, il y a à peine quelques décennies, l’histoire de la Corriveau était un sujet tabou à Saint-Vallier. « Les gens en avaient honte », raconte Isabelle Cadrin.

Lorsque, en 1988, la municipalité décide de donner le nom de Marie-Josephte Corriveau à la bibliothèque municipale, des protestations se font entendre. Puis, en 2013, à l’occasion du 250e anniversaire du procès de la Corriveau, la Commission des champs de bataille nationaux met sur pied une pièce de théâtre, qui est désormais présentée en collaboration avec la municipalité de Saint-Vallier.

Moment particulier de l’histoire

Il faut dire que la pendaison, survenue sur les plaines d’Abraham, et la mise au gibet de la Corriveau arrivent à un moment très particulier de l’histoire du Québec. En 1763, les Britanniques viennent de prendre la Nouvelle-France. D’ailleurs, on dit que le premier mari de Marie-Josephte Corriveau, Charles Bouchard, père de ses trois enfants, est décédé de fièvres après avoir servi sur le champ de bataille des plaines d’Abraham aux côtés de Montcalm.

Les gens en parlaient comme du Bonhomme Sept Heures. On disait aux enfants : si tu ne dors pas, la Corriveau va venir te chercher.

 

C’est donc dans ce contexte que les nouveaux maîtres de la colonie ont pu vouloir asseoir leur pouvoir en exposant le cadavre d’une condamnée à mort, en pleine ville, durant cinq semaines. Pas étonnant que la légende en soit venue à inventer à la Corriveau le meurtre de sept maris, qu’elle aurait tués, l’un avec du plomb dans l’oreille, l’autre avec une fourche ou avec une broche à foin, d’autres encore avec des poisons, à l’aide d’une aiguille plantée dans le coeur, ou par étranglement… Des siècles après sa mort, tous les conteurs s’y mettront et en mettront, de Louis Fréchette à Philippe Aubert de Gaspé, de James MacPherson Lemoine à William Kirby, ou, plus près de nous, Gilles Vigneault et le groupe Mes aïeux. Un mythe et une légende étaient nés. De meurtrière, la Corriveau devient une sorcière, voire un fantôme.

« Les gens en parlaient comme du Bonhomme Sept Heures, raconte Isabelle Cadrin. On disait aux enfants : si tu ne dors pas, la Corriveau va venir te chercher. »

Dans les faits, Louis Étienne Dodier, second mari de la Corriveau, serait mort d’un coup de fourche, le 17 janvier 1763, puis piétiné par ses chevaux, et enterré le soir même, avant qu’il y ait autopsie. En février de la même année, une exhumation est ordonnée par le gouverneur Murray, en raison de soupçons provenant de la famille du défunt, et une autopsie confirme un meurtre.

Au début, c’est le père Corriveau qui se rend et s’accuse, prétendant que c’est lui-même qui a tué son gendre, avec l’aide de sa fille. Le père Corriveau est d’abord condamné. Mais à la dernière minute, il confesse à l’abbé qu’il ne s’est accusé que pour couvrir sa fille, qui a accompli seule le meurtre. Celle-ci avouera ensuite avoir tué son conjoint avec une petite hache (alors que celui-ci aurait été tué d’un coup de fourche), et recevra le châtiment que l’on sait.

Un cas de violence conjugale ?

Dans La Corriveau, de l’histoire à la légende, Catherine Ferland et Dave Corriveau relèvent par ailleurs qu’un an avant le meurtre, Marie-Josephte aurait tenté de fuir son mari en se réfugiant chez son oncle. De là à déterrer un cas de violence conjugale et plaider la légitime défense, il n’y a qu’un pas.

Le tribunal anglais ne l’a évidemment pas vu de cet oeil. À ses yeux, Marie-Josephte était d’autant plus coupable qu’elle s’était attaquée à l’homme auquel elle devait se subordonner. Et pourquoi ne pas profiter de ce crime pour effrayer toute la population devant la justice britannique ?

« Le gibet exposé dans une cage, c’était du jamais vu en Nouvelle-France », remarque l’historienne Catherine Ferland, qui relève qu’à cette époque, en Angleterre, on mettait des gibets à des croisées de chemin.

« On a vu le corps pendant quelques semaines et après, on l’a enterré. Cela a marqué l’imaginaire. C’était tellement inhabituel et traumatique. »

La cage elle-même aurait été exhumée au milieu du XIXe siècle, puis présentée de musée en musée, jusqu’à ce que la Société d’histoire régionale de Lévis la retrouve dans les collections du Peabody Essex Museum, à Salem, en 2011. Depuis, elle a été rapatriée au Québec et fait désormais partie de la collection du Musée de la civilisation du Québec.

Mais le squelette lui-même de Marie-Josephte Corriveau continue à faire débat. « Marie-Josephte Corriveau a été inhumée à la hâte, dans un coin de terre non consacrée », précise Catherine Ferland. Aucune stèle ou pierre tombale.

À Saint-Vallier, « les vieux ont dit que leurs ancêtres avaient dit qu’ils étaient allés chercher le corps la nuit », dit Isabelle Cadrin, qui affirme que le corps de la Corriveau est enterré dans la municipalité, même s’il n’y a pas de pierre tombale à son nom dans le cimetière. D’autres assurent que des ossements demeuraient dans la cage, dans le cimetière de l’église Saint-Joseph-de-la-Pointe-Lévy à Lévis, au moment où celle-ci a refait surface, au milieu du XIXe siècle.



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