Sacré Moyen Âge

Une scène de la série d'Amazon «Les anneaux du pouvoir», qui se déroule sept millénaires avant «Le hobbit» et «Le seigneur des anneaux»
Photo: Prime Video Une scène de la série d'Amazon «Les anneaux du pouvoir», qui se déroule sept millénaires avant «Le hobbit» et «Le seigneur des anneaux»

Encore et encore des rois et des reines, des pages et des manants, des elfes, des dragons, des démons, des châteaux et des forteresses… Bref, à nouveau des vieux mondes enchantés peuplés de mages et de fées : la télé plus ou moins moyenâgeuse accouchera de deux superproductions dérivées dans les prochains jours. Le combat des abonnements et des cotes d’écoute s’annonce digne d’un tournoi de chevaliers.

HBO, qui a déjà marqué l’histoire de la télé avec sa série Game of Thrones (GoT), dévoile cette semaine une série antépisode baptisée House of Dragon pour portraiturer la maison Targaryen quelque 200 cents ans avant la reconquête du trône de fer. La nouvelle production s’inspire, elle aussi, de livres de l’Américain George R.R. Martin.

Prime Video, service d’Amazon, commencera la diffusion de ses propres antépisodes prometteurs deux semaines plus tard. Les anneaux du pouvoir se déroule sept millénaires avant Le hobbit et Le seigneur des anneaux, mais toujours sur la Terre du Milieu au médiévalisme immuable. La série puise encore dans l’œuvre du Britannique J.R.R. Tolkien (1892-1973), prédécesseur de Martin dans la création d’un univers fantastique inspiré des temps médiévaux.

Si ce n’était que de cela, ce serait déjà beaucoup. Le Moyen Âge influence en fait tellement de productions culturelles qu’on peut parler d’une culture médiévalisante de plus en plus imposante. Le site IMDB, référence de l’industrie télévisuelle mondiale, liste 85 séries inspirées des « medieval times ». Le spinoff irlando-canadien Vikings : Valhalla (2022) arrive en tête des plus populaires.

Le cinéma en rajoute constamment. The Green Knight, The Last Duel et The Northman sont sortis en salle pendant la pandémie. The History of the Medieval World de la professeure américaine Susan Wise Bauer s’est écoulé à deux millions d’exemplaires depuis sa sortie en 2010.

Un médiévisme pédagogique

 

Les médiévistes semblent les mieux placés pour décortiquer ce qui provient réellement de cette époque dans les fictions et éclairer ce que notre propre temps de crise peut bien rechercher dans cette société engloutie.

Carolyne Larrington, professeure de littérature médiévale européenne à l’université d’Oxford, a poussé l’analyse dans ce sens jusqu’à publier Winter is Coming. Les racines médiévales de Game of Thrones (Alpha), maintenant traduit en plusieurs langues, dont le français.

Photo: HBO Une image de la série «House of the Dragon», antépisode de «Game of Thrones»

« J’ai voulu utiliser l’énorme popularité des livres et de la série pour renseigner les gens sur l’époque médiévale, sa littérature, ses structures sociales, son imaginaire, explique-t-elle en entrevue. Je n’ai pas voulu dire que Martin a lu et connaissait tous ces éléments, mais il les a utilisés pour construire son monde. »

Son éclairage permet par exemple de saisir les contraintes socioculturelles qui motivent les choix et les actions des personnages, surtout dans les premières saisons de la fiction. Un prince ou un roi, une femme ou un homme n’agissent forcément pas de la même manière.

Shiloh Carroll, elle, se spécialise carrément dans l’étude savante du Moyen Âge dans la culture actuelle. Après son doctorat sur la fantasy médiévalisante, elle a développé une expertise sur George R.R. Martin et publié Medievalism in A Song of Ice and Fire and Game of Thrones (2018).

« Je pense que le médiévisme en tant que domaine d’étude a parcouru un long chemin au cours des dix dernières années environ, explique l’Américaine rejointe par écrit au Tennessee. Les textes de la culture populaire sont étudiés pour ce qu’ils disent sur le Moyen Âge, et cette perception du Moyen Âge est beaucoup moins méprisée qu’autrefois. […] Bien qu’il y ait encore des universitaires qui pensent que nous devrions tous nous taire sur Game of Thrones, je crois que de plus en plus reconnaissent cette œuvre comme un outil pédagogique pour les études médiévales et le médiévisme. »

Un Moyen Âge daté ?

Encore faut-il savoir de quel Moyen Âge il s’agit. Notre conception de cette époque a longtemps été filtrée par la vision épique, idéalisée, spiritualisée et esthétisée du XIXe siècle concentrée chez les romantiques et Wagner. On peut en voir les effets concrets dans l’architecture néogothique jusqu’à Montréal ou dans les McManoirs contemporains des banlieues. Les rationalistes, comme le philosophe Bertrand Russell, et les historiens anticléricaux et libéraux, comme Jules Michelet, ont plutôt mis l’accent sur les siècles obscurs (« Dark Ages ») et théocratiques.

« George R.R. Martin désigne fréquemment l’influence profonde sur lui d’historiens et d’écrivains de fictions historiques », explique Mme Carroll en citant Joseph et Frances Gies, Lyon Sprague de Camp et Barbara W. Tuchman. Martin lui-même a souvent évoqué comme modèle Les Rois maudits de Maurice Druon, série moyenâgeuse datant des années 1950.

« Le fait est que beaucoup de ces auteurs sont assez datés et il en a peut-être retenu des idées erronées sur l’époque », ajoute Mme Carroll. Elle pointe vers une critique de la professeure Kavita Mudan Finn dans The Public Medievalist, diplômée d’Oxford, qui a décortiqué les sources et perspectives datées et touffues (« mix-and-match ») de Martin.

Tolkien en est, évidemment. Ce pionnier (après William Morritz et Richard Wagner) devient d’ailleurs celui contre lequel tous les autres écrivains du genre écrivent, dit la professeure Larrington, en ajoutant que Martin lui-même essaie passablement de ne pas être Tolkien, tout en ne pouvant complètement s’en éloigner.

Elle-même ne se passionne surtout pas pour les films Le seigneur des anneaux et Le hobbit. Elle a vu la première trilogie, mais seul le premier volet de la seconde, rebutée par les interminables scènes de batailles. Elle regarde par contre les films d’époque ; elle a écrit une critique de The Green Knight pour le Times Litterary Supplement.

La médiatisation médiéviste nous permet de discuter ou d’affronter nos problèmes modernes à distance, plutôt que de les traiter de front. Le médiévalisme peut être et est souvent utilisé pour justifier toutes sortes d’excès comme le racisme, le sexisme ou l’homophobie.

« Notre vision contemporaine rejette la perspective idéalisée, poursuit Mme Larrington. Martin revient à une vision brutale et violente. En plus, c’est payant pour l’adaptation télé d’amplifier cette violence, mais aussi de miser sur ce que les historiens appellent un médiévalisme graveleux [gritty] peuplé de gens sales, boueux, torturés, etc. » La série mise en particulier sur la violence sexuelle, on l’a beaucoup remarqué et critiqué. C’est d’ailleurs une chose d’écrire sur la sexualité violente dans un livre, et une autre chose de la montrer à l’écran, note Mme Larrington.

Shiloh Carroll s’avoue en porte-à-faux devant ce problème de la violence faite aux femmes dans la série. D’un côté, elle « devient fétichiste plutôt qu’horrifiante », dit-elle. D’un autre côté, cette violence médiévale occulte la nôtre, peut-être pire et plus fréquente. « Je pense donc qu’il faut un équilibre très prudent pour reconnaître la réalité d’une telle violence sans en faire du sensationnel ou nier qu’il s’agit d’un problème moderne, ou nier et ignorer que les hommes peuvent aussi être victimes de violences sexuelles », résume-t-elle.

Le Moyen Âge et nous

 

Ce qui pose la question encore plus fondamentale concernant la passion actuelle, multiforme (notamment par les reconstitutions historiques) et généralisée pour un Moyen Âge plus ou moins réaliste. Cette… renaissance médiévale doit bien aussi éclairer une part de nous, mais laquelle ? Que dit notre médiévalomanie de notre état mental, de nos propres crises sociales ? La professeure Mudan Finn résume cette idée en écrivant que « la fiction historique nous en dit plus sur son auteur et son public que sur la période dans laquelle l’histoire se déroule ».

La professeure Larrington distingue les passions des deux bords de l’Atlantique nord. L’Europe vit encore au milieu de cet héritage, ne serait-ce que par les ruines et son patrimoine millénaire. « Nous n’avons pas à nous faire expliquer ce qu’est un tournoi de chevalier, résume-t-elle. C’est un monde familier. »

Pour les Nord-Américains, par contre, la projection lui semble moins naturelle. L’attrait d’une société conservatrice, hiérarchisée, genrée, enchantée pour notre monde en crise lui semble néanmoins indéniable.

Shiloh Carroll propose plutôt une explication par l’enchantement. « Je pense que la passion pour le Moyen Âge tient en grande partie à la façon dont la magie a été principalement réglementée dans les sociétés préindustrielles, dit-elle. Beaucoup d’analyses [et même de fictions] ont été écrites sur la façon dont la magie et la vie moderne ne semblent pas se mélanger. Nous pouvons imaginer que les dragons existaient “à l’époque” plus facilement que nous ne le pouvons maintenant. »

Elle remarque aussi que la représentation de la société médiévale sert de paravent et d’exutoire à la nôtre. « La médiatisation médiéviste nous permet de discuter ou d’affronter nos problèmes modernes à distance, plutôt que de les traiter de front, dit-elle. Le médiévalisme peut être et est souvent utilisé pour justifier toutes sortes d’excès comme le racisme, le sexisme, l’homophobie, etc. En fait, le Moyen Âge a été si long et s’est étendu sur une zone géographique si vaste que nous pouvons y trouver presque tout ce que nous voulons et faire en sorte que ça marche… »

Biberonner du médiéval

La professeure Carolyne Larrington de l’université Oxford est arrivée jusqu’à George R.R. Martin et J.R.R. Tolkien après un long parcours académique influencé par des rencontres dans un hôtel en Norvège à la fin de son adolescence.

« Enfant, j’aimais les mythologies nordiques [Norse myths] et ensuite, j’ai appris l’allemand, explique-t-elle. Entre l’école et l’université, j’ai pu travailler dans un hôtel en Norvège. J’y ai rencontré mes premiers Islandais. Ce qu’ils m’ont appris de leur pays était tellement fascinant que j’ai commencé à étudier le vieux norois et j’ai fait mon doctorat sur la littérature noroise. »

Elle est maintenant une spécialiste mondialement reconnue des anciennes sagas et des vielles littératures nordiques, comme J. R.R. Tolkien avant elle à Oxford. Au moment de l’entrevue, en début de semaine, elle rentrait à Londres d’Helsinki et de Talin, où elle venait de participer à la 18e International Saga Conference consacrée aux cultures scandinaves.

Shiloh Carroll, elle, confie être tombée très tôt « éperdument amoureuse » de la littérature fantastique et en particulier de la fantasy médiévale, en citant les livres de Mercedes Lackey, Tamora Pierce, Tanya Huff, Anne McCaffrey. Elle a ensuite consacré de longues études aux fondements historiques de ce « fantasme littéraire ». Elle a dévoré les livres de Martin au moment où HBO adaptait GoT et a intégré son corpus à son doctorat.

La professeure d’Oxford a commencé à visionner sérieusement la série en 2012 dans un avion pour New York, après avoir appris que l’Islande avait fourni de lieux de tournage. « Après 20 minutes, j’étais accrochée par cette idée, nette représentation du Nord, les scènes dans les châteaux, la représentation d’un système de croyances. J’ai pensé que l’auteur Martin avait beaucoup réfléchi à l’histoire sociale. »



À voir en vidéo