Toujours aimer, 50 ans après

Mais qu’a-t-il de si extraordinaire, cet air? Langoureux à souhait, mélodie facile à retenir, belle voix de «chambre à coucher», comme on disait à l’époque, on peut certainement dire que ça avait le potentiel de devenir l’hymne international du désir exprimé en 3 minutes et 19 secondes.
Photo: Marc Hamilton Mais qu’a-t-il de si extraordinaire, cet air? Langoureux à souhait, mélodie facile à retenir, belle voix de «chambre à coucher», comme on disait à l’époque, on peut certainement dire que ça avait le potentiel de devenir l’hymne international du désir exprimé en 3 minutes et 19 secondes.

Que seraient les vacances estivales sans les tubes de l’été, ces chansons qui tournent en boucle à la radio, que nous chantons à tue-tête et qui nous font danser jusqu’au bout de la nuit ? « Le Devoir » vous entraîne dans un voyage musical et temporel pour (re)découvrir ces « hits » qui ont marqué nos vacances.

Comme j’ai toujours envie d’aimer, tube de l’été ? Pipeline de l’été, oui. Tunnel sous l’Atlantique ! Alignons les chiffres. Immense succès est un euphémisme lilliputien, tellement c’est gros. Énorme chez nous : 200 000 exemplaires du 45 tours paru chez Trans-Canada tapissent le Québec en 1970, ce n’est pas rien. Pas moins impressionnantes sont les treize semaines passées au sommet des palmarès, record homologué. Mais le million et demi de fois Comme j’ai toujours envie d’aimer, rien qu’en France ? Sans compter la dissémination dans une bonne soixantaine de pays (où l’addition se perd, faute de données fiables) ? Ça sidère. Ça laisse pantelant.

Mais qu’a-t-il de si extraordinaire, cet air ? Langoureux à souhait, mélodie facile à retenir, belle voix de « chambre à coucher », comme on disait à l’époque, on peut certainement dire que ça avait le potentiel de devenir l’hymne international du désir exprimé en 3 minutes et 19 secondes. Mais encore ? Voilà : c’est le slow parfait. Le plus grand « beau grand slow », comme chantera Richard Desjardins bien plus tard. Slow : ballade plus lente que lente, faite pour se coller serré sur les pistes et planchers de danse, voire sur le « prélart » des sous-sols dans les soirées (les boums, disait-on en France). Le slow est LA manifestation préliminaire permise en public. Plus le texte promet la suite, plus on a chaud le long de l’échine et dans les plis du cou. Comme j’ai toujours envie d’aimer, audacieux mais pas aussi explicite que le Je t’aime... moi non plus du tandem Gainsbourg-Birkin à l’été 1969, va juste assez loin : « Comme tu es belle quand tu es nue / De sentir ton souffle court / J’ai envie de te faire l’amour ». Quand on a 12-13 ans en 1970, l’évocation de la chose est la chose même.

Règles d’or du slow de l’été

Habilement, la chanson s’ouvre sur son titre : c’est gagné d’entrée de jeu. Et puis, quand ça lève, au pont, on ne se peut plus. Il n’est pas anodin que ce pont ressemble tant au refrain de « It’s Only Love », « chanson d’album » de l’édition canadienne du Rubber Soul des Beatles, moins connue que Michelle, disons. Le producteur de la chanson, Denis Pantis, fit un jour la démonstration comparative. À l’écoute, la ligne « It’s only love and that is all » de la pièce Beatles rappelle le « Comme tu es belle dans la nuit » d’Hamilton. Ainsi que les trois vers qui s’ensuivent.

Il n’y a pas de hasard. Un slow d’été est un slow d’été : entre Aline (Christophe), Capri c’est fini (Hervé Vilard) et autres Love Me Please Love Me (Michel Polnareff), la suite d’accords, la basse au pic, il y a un cahier des charges. C’est très ponctué, non sans raison ! C’est fait pour tous ceux qui ne savent pas danser, faut les aider… Ce n’est pas un hasard non plus si Comme j’ai toujours envie d’aimer est dans toutes les radios en août, en septembre et jusqu’en octobre 1970. Le slow d’été est toujours porteur de mélancolie, souvenir de l’été qui s’en va (et tous les autres étés qui s’en sont allés). De l’angoissante anticipation de See You In September (The Happenings) à l’inévitable séance de Derniers baisers (Nancy Holloway), il vient toujours le temps de « ranger nos vacances » (La Madrague, de Brigitte Bardot) et d’affronter la rentrée. Il faut le faire durer, ce dernier slow. En 1986, le duo belge Sttellla, résumait le tout en jeux de mots hénaurmes et médiévaux dans Le slow du lac : « Quand tu m’as embrassé / Je me suis Ivanhoé ! / Il est lent ce slow du lac ».

La triste histoire de Marc Hamilton

 

Sans doute avez-vous remarqué dans ce texte un oubli. Pour ne pas dire : un oublié. C’est exprès. Comme j’ai toujours envie d’aimer, paroles et musique, est une chanson de Marc Hamilton. Décédé en février dernier, l’auteur-compositeur-interprète aura littéralement été la victime de ce succès démesuré. La faute à qui ? Un peu beaucoup à la stratégie commune de Pantis et du producteur français Claude Carrère. Si Marc Hamilton est à la une de nos journaux (Photo-Vedettes, notamment, avec un sitar et une bonne tête de hippie), il n’apparaît nulle part en France. Pas de photo sur les pochettes. Peu ou pas d’entrevues, peu ou pas de performances à la télé. On joue la carte du chanteur-mystère. Pire, on laisse entendre que ce Marc Hamilton serait un Britannique, d’où son léger accent (un comble, après Charlebois !). On joue la pub à la manière d’un Peter Sarstedt, qui serine en 1969 Where Do You Go To (My Lovely) avec un accent français très appuyé.

Marc Hamilton, dont les autres chansons ne manquent pourtant pas d’intérêt (à commencer par la face B du 45 tours, Tapis magique, une merveille psych-pop), passera ainsi à côté de la gloire planétaire qui aurait dû lui échoir. Même l’usufruit financier lui échappera, dépassé par les ramifications infinies des contrats, la négociation de droits d’auteur et la gérance des redevances diverses. Le titre de son autobiographie, parue chez Lanctôt en 2005, en dit long : La chanson qui m’a tué. On peut penser, non sans une triste ironie, que le gars issu de groupes yé-yé, d’abord Les Shadols, puis Les Monstres, n’aura pas beaucoup su comment se faire voir. Avec Les Monstres, Marc Hamilton chantait… masqué.

Comme j’ai toujours envie d’aimer

Marc Hamilton, Disques Carrere, 1970

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