L’énigmatique ex-voto de l’église de Rivière-Ouelle

«Ex-voto Notre-Dame-de-Liesse», peintre inconnu, vers 1730. Le tableau a été restauré par le Centre de conservation du Québec au tournant des années 2000.
Photo: Michel Élie/CCQ «Ex-voto Notre-Dame-de-Liesse», peintre inconnu, vers 1730. Le tableau a été restauré par le Centre de conservation du Québec au tournant des années 2000.

On dit que la réalité dépasse la fiction. Mais est-ce toujours vrai ? Dans la série des contes et des faits, Le Devoir explore les dimensions réelles et fictives d’histoires et de contes légendaires du Québec. Aujourd’hui, le mystérieux tableau de l’église Notre-Dame-de-Liesse, à Rivière-Ouelle.

Au milieu d’un paysage enneigé, un homme à genoux auprès de deux de ses compagnons décédés, allongés par terre, semble remercier la Vierge Marie d’un quelconque bienfait.

À quelle atrocité a-t-il donc survécu ? C’est ce que semble demander le tableau Ex-Voto Notre-Dame-de-Liesse, qui orne depuis des siècles les murs de l’église du village de Rivière-Ouelle, dans le Bas-Saint-Laurent. De quel miracle souhaitait remercier la Vierge celui qui l’a commandé à un peintre inconnu de Nouvelle-France, autour de 1730 ?

C’est la question à laquelle s’est risqué à répondre l’abbé Henry-Raymond Casgrain, lorsqu’il fait paraître dans le Courrier du Canada, en 1860, Le tableau de la Rivière-Ouelle, la première d’une série de récits qui formeront le célèbre recueil Les légendes canadiennes l’année suivante.

Cette légende, il dit l’avoir entendue de la bouche de sa mère, une femme lettrée et audacieuse, aussi pianiste à ses heures. Sautant à pieds joints dans l’interprétation, l’abbé Casgrain raconte dans son texte l’histoire du jeune officier agenouillé. Trouvé ainsi par un missionnaire accompagné d’une troupe d’Autochtones, il dit être parti un mois plus tôt du pays des Abénaquis avec son père, un soldat et un guide autochtone. C’est à la suite d’une rencontre avec un guerrier iroquois que le guide aurait été tué puis scalpé, laissant la troupe livrée à elle-même, et le père de l’officier ainsi que le soldat qui l’accompagnait mourir de froid.

Et c’est pour remercier la Vierge de l’avoir rescapé que l’officier commanda le tableau, tel qu’il l’avait promis à son père mourant.

« Bien que l’événement représenté nous soit inconnu, la toile fournit assez d’indices pour imaginer la terrible situation qui a amené ce survivant à commander un grand ex-voto pour l’église de Rivière-Ouelle », écrit pour sa part l’historien de l’art Laurier Lacroix, dans le catalogue qui accompagnait une exposition du Musée national des Beaux-Arts du Québec (MNBAQ) sur l’art de la Nouvelle-France, en 2012, où était présenté le tableau.

Un premier paysage hivernal de la Nouvelle-France

 

Dans la réalité, on ignore dans quelles circonstances l’Ex-voto Notre-Dame-de-Liesse a été commandé, ainsi que qui l’a peint.

Chose certaine, c’est le premier paysage hivernal peint connu de la Nouvelle-France, explique Daniel Drouin, conservateur des arts anciens au MNBAQ. « Les ex-voto étaient des promesses de reproduction pour faveur obtenue. C’était souvent lié à des tragédies, des décès, des morts dans différentes circonstances », poursuit-il.

Aussi, le costume que porte l’homme agenouillé sur le tableau témoigne d’une époque précise de l’histoire de la Nouvelle-France : celle où les colons commençaient à fabriquer leurs vêtements sur place. À ce moment charnière, « les gens sont installés à demeure dans la colonie. […] On forme de plus en plus de métiers, et les tissus deviennent disponibles. La colonie commence à s’autosuffire », raconte M. Drouin.

Les peintres vivant alors en Nouvelle-France sont cependant très rares, et les paroisses ornent le plus souvent les murs de leurs églises de tableaux importés de la mère patrie. « À l’époque, la peinture n’est habituellement pas réalisée dans la colonie, ajoute-t-il. Il n’y a pas d’ateliers, pas d’artistes installés en permanence. »

En Nouvelle-France, « rien n’est encouragé pour faire naître la peinture canadienne. L’ex-voto est un des exemples extrêmement rares d’œuvres réalisées dans la colonie, dans des conditions difficiles, notamment pour trouver du matériel », poursuit-il.

L’artiste anonyme du tableau est sans doute autodidacte « Il n’a pas une formation aussi solide que celle dispensée dans les académies européennes même s’il a des connaissances évidentes. Cela pourrait bien être un Européen — un Français ou un Belge — qui a immigré en Nouvelle-France et qui a pu travailler dans divers domaines », constate-t-il.

Daniel Drouin n’exclut pas que le tableau soit l’œuvre de Jean Jacquiés, dit Leblond, un Belge arrivé dans la colonie en 1712, où il a pratiqué la sculpture, plus répandue ici à l’époque que la peinture.

Le tableau a vraisemblablement orné la première église de la municipalité de Rivière-Ouelle, qui célébrait cette année son 350e anniversaire. La première église y a été construite en 1682, suivie d’une seconde bénie en 1794 puis ébranlée par des tremblements de terre. L’église actuelle date quant à elle de 1870.

Le tableau est pour sa part connu des historiens de l’art depuis la fin du XXe siècle, dit M. Drouin. Au tournant des années 2000, il a été restauré à grands frais par le Centre de conservation du Québec.

L’inspiration de l’abbé Casgrain

L’histoire du tableau, en tout cas, a inspiré l’abbé Casgrain, qui a trouvé dans les légendes du Québec matière à stimuler ses penchants littéraires. L’abbé Casgrain deviendra par la suite un fervent animateur de la vie littéraire québécoise et du cercle de lettrés se réunissant à la librairie d’Octave Crémazie à Québec.

À partir de 1861, « tout le monde va se mettre à publier des légendes », constate Claude La Charité, professeur en lettres et humanités à l’Université du Québec à Rimouski et spécialiste de l’histoire littéraire québécoise du XIXe siècle.

Dans son avant-propos aux Légendes canadiennes, l’abbé Casgrain définit la légende comme « la poésie de l’Histoire » et la compare au reflet recomposé des Laurentides enneigées dans l’eau du fleuve Saint-Laurent. L’abbé Casgrain est un adepte du courant littéraire romantique, des XVIIe et XVIIIe siècles, où « on imite la nature en l’idéalisant ».

Lui-même originaire de Rivière-Ouelle, l’abbé Casgrain aura trouvé dans la contemplation du fleuve matière à inspiration.



À voir en vidéo