Plongeon dans les combats du printemps érable

Gabriel Pelletier a attendu une décennie avant d’écrire son livre «Ce qu’il nous reste du printemps», un témoignage de ce qu’il a vu et vécu sur le terrain.
Photo: Adil Boukind Le Devoir Gabriel Pelletier a attendu une décennie avant d’écrire son livre «Ce qu’il nous reste du printemps», un témoignage de ce qu’il a vu et vécu sur le terrain.

En 2012, des dizaines de milliers d’étudiants se soulèvent pour dénoncer la hausse des droits de scolarité annoncée par le gouvernement libéral de Jean Charest. Devant l’inflexibilité des politiciens, le mépris d’une part des élites et l’adoption de lois jugées liberticides, la révolte se mue rapidement en contestation sociale d’une ampleur sans précédent. Au son des casseroles et des slogans réclamant une société plus juste, la rue se mobilise durant des mois, jusqu’à faire vaciller le pouvoir en place.

Dix ans plus tard, Gabriel Pelletier raconte de l’intérieur cette période d’intenses contestations dans un essai poignant, Ce qu’il nous reste du printemps. L’avocat militant, qui étudiait à l’époque au cégep André-Laurendeau à Montréal, a participé aux manifestations, bravant dans les pires moments les matraques, le gaz poivre et les bombes fumigènes lancées par la police.

« On était habités par une volonté de changer le Québec, lance-t-il au bout du fil. Les jeunes étaient nombreux à ne pas se reconnaître dans le gouvernement en place. On voulait un autre style de société, qui rendrait l’éducation accessible à tous sans marchandisation. »

L’auteur de 28 ans a attendu une décennie avant d’écrire son livre, un témoignage de ce qu’il a vu et vécu sur le terrain. « Dix ans, c’est le temps qu’il m’a fallu pour laisser digérer les choses, précise-t-il. Et puis 2022, c’est la période des commémorations, alors j’ai pensé que le moment était venu d’ajouter ma modeste contribution. »

Démonter les opinions préconçues

 

Son Printemps érable, Gabriel Pelletier le relate à la première personne. Il se souvient que deux Québec se sont pratiquement affrontés durant plusieurs mois — celui qui partageait les combats des manifestants et celui qui défendait les mesures gouvernementales —, avec les étudiants comme ligne de front.

« Le Québec possède les mouvements étudiants les plus mobilisés en Amérique du Nord, soutient-il. Le Printemps érable est avant tout étudiant. La réponse coercitive du gouvernement Charest a fait en sorte que c’est devenu un mouvement intergénérationnel. Mais qui recevait les coups de matraque ? C’étaient les étudiants. »

L’essai met également les pendules à l’heure en démontant plusieurs stéréotypes entretenus au plus fort des événements par certains chroniqueurs et éditorialistes conservateurs. « Je me bats contre les préjugés qui ont la dent dure, dit-il. On a traité les étudiants soit d’enfants gâtés dépolitisés, soit de gauchistes radicaux. Il n’y avait rien de vrai dans tout cela, mais ça servait bien le pouvoir en place. »

Il rappelle au contraire que la mobilisation étudiante découlait en fait d’une longue tradition de contestations citoyennes amorcée dans les années 1960 au Québec pour l’égalité et l’accessibilité aux études supérieures. « Les étudiants sont le canari dans la mine de charbon », écrit-il d’ailleurs dans son ouvrage. « Ils sont les objecteurs, les contestataires par excellence qui figurent à l’avant-plan de maintes luttes sociales. Ils ont les moyens, la motivation, le courage et l’ambition du changement qu’ils veulent proposer. »

Jean Charest l’incendiaire

En face de jeunes manifestants « en grande majorité pacifique », selon l’auteur, se trouvait un gouvernement en position d’attaque, de plus en plus déconnecté, faisant face à plusieurs allégations de corruption.

« La réponse de l’État québécois a été l’envoi d’une force policière surarmée et totalement disproportionnée, avec l’objectif premier de casser du gréviste. Les autorités ont sans doute trouvé là l’occasion de s’accrocher au pouvoir, malgré les scandales politiques, en s’affichant comme le gouvernement de la ligne dure. »

L’auteur illustre la réalité crue de cette violence policière dans un chapitre révélateur où il n’hésite pas à parler de « guérilla urbaine ». Le 4 mai 2012, le Parti libéral du Québec organise son conseil général à Victoriaville. Les étudiants, y compris Gabriel Pelletier, se sont rassemblés sur les lieux dans une atmosphère presque bon enfant ; personne ne s’attendait à ce qui allait suivre. « La situation a dégénéré quand la police a reçu l’ordre de donner l’assaut. J’ai eu peur pour ma vie et pour celle de mes camarades. C’était le chaos, l’odeur du sang, des cris de douleur. Il reste que je n’oublierai jamais le courage dont ont fait preuve les jeunes. »

Par son ton méprisant et ses calculs purement politiques, Jean Charest a mis de l’huile sur le feu, poursuit Gabriel Pelletier, évoquant au passage la déclaration douteuse de l’ancien premier ministre qui proposait d’envoyer les étudiants dans le Grand Nord québécois.

« Et ce n’est pas tout, lance l’auteur. Il est le premier premier ministre dans l’histoire du Québec à avoir dit qu’une grève étudiante, ce n’était pas une grève, mais un “boycottage”. Ce terme n’est pas anodin, puisqu’il ne voulait pas admettre la portée collective du mouvement. Il voulait surtout discréditer les manifestants en les réduisant en un groupe d’individus épars qui ne représentent personne. »

Le mouvement a tout de même trouvé quelques alliés de taille dans la sphère politique, notamment au sein de l’opposition, avec les appuis de l’ancien député solidaire Amir Khadir et de l’ancien premier ministre péquiste Jacques Parizeau. Ce dernier a d’ailleurs annoncé très tôt sa solidarité avec la lutte des manifestants, ceux qu’on a appelés les « carrés rouges ». « Il voyait dans ce mouvement la continuation de combats politiques et sociaux que le Québec menait depuis la Révolution tranquille. Nous représentions pour lui la force vive d’une génération qui continuait l’oeuvre de ceux qui nous avaient précédés. »

L’expérience parfois douloureuse du Printemps érable fait dire à Gabriel Pelletier que les démocraties demeurent fragiles, le Québec y compris. Il rappelle que des manoeuvres législatives controversées (la loi 78 et le règlement P-6) ont été adoptées manu militari à l’époque dans le but de briser le mouvement en limitant le droit de manifester — au diable si elles ont ensuite été condamnées par des organisations citoyennes, la Commission des droits de la personne, le Barreau du Québec et même l’ONU.

« La plupart des gens pensaient que les institutions et les droits démocratiques étaient particulièrement solides chez nous, note-t-il. Ils pensaient que la crise d’Octobre ou l’ère Duplessis étaient des choses du passé. Il reste que la mise en place de mesures liberticides a convaincu beaucoup de personnes à rejoindre la contestation. » Un sursaut comme le Québec en a rarement connu.

Ce qu’il nous reste du printemps

Gabriel Pelletier, Éditions Somme toute, 9 août 2022, 192 pages



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