Qu’est-ce qu’on a fait de l’ami Sylvain Lelièvre?

Le regretté, très regretté Sylvain Lelièvre, s’est éteint en plein ciel (littéralement, à bord d’un avion) il y a vingt ans.
Photo: Jacques Grenier Archives Le Devoir Le regretté, très regretté Sylvain Lelièvre, s’est éteint en plein ciel (littéralement, à bord d’un avion) il y a vingt ans.

Dimanche sera le jour de Sylvain Lelièvre. Le regretté, très regretté Sylvain Lelièvre, qui s’est éteint en plein ciel (littéralement, à bord d’un avion) il y a vingt ans. À la salle Jean-Duceppe de la Place des Arts, il y aura d’abord une petite cérémonie, en toute simplicité mais non sans une certaine solennité, car la chose est d’importance : Daniel Lavoie intronisera Sylvain Lelièvre au Panthéon des auteurs et compositeurs canadiens, au même titre que l’ont été Beau Dommage, Joni Mitchell, Neil Young, Leonard Cohen et quelques autres notables artistes. Suivra un spectacle, où les Joe Bocan, Daniel Boucher, Stéphane Archambault, Florence K, Pierre Verville, Roberto Medile et Danielle Oderra — sous la direction musicale de Jean-Fernand Girard — chanteront du Sylvain Lelièvre. À partir d’un répertoire de quelques centaines de chansons de la plus grande qualité d’artisanat poétique et musical, la plupart pourtant méconnues, pour ne pas dire oubliées.

Oubliées ? Nommez-en dix, tiens. Qui peut ? Nous ne sommes pas si nombreux. Pourquoi ? « Je me pose souvent cette question, indique Joe Bocan. Pourquoi cette oeuvre magistrale n’est-elle pas davantage connue ? » La chanteuse, qui a conçu le spectacle en plus d’en assurer la mise en scène, se dit que Sylvain Lelièvre « n’était pas trop showbiz, plutôt discret ». À son propre détriment ? « On ne l’a jamais mis aux côtés des Vigneault, Leclerc, et pourtant. Même Vigneault dit qu’il était son alter ego. »

La passion sans artifices

 

L’oubli de l’homme, si on ne l’a pas un peu côtoyé, s’explique presque. Pour l’avoir rencontré dans son sous-sol d’Anjou, pour avoir conversé, discuté, causé chanson inlassablement avec lui, je sais qu’on ne peut avoir en tête qu’un sourire d’une extrême tendresse, des yeux rieurs, des mains sur le piano. On se souvient bien plus d’avoir été écouté par lui, d’avoir bénéficié de son enseignement, que de l’avoir vu et entendu en pleine gloire. La gloire, pour quoi faire ? « Il ne visait pas le succès même s’il l’espérait tout de même un peu », nuance Joe Bocan. Sylvain Lelièvre pouvait certes se révéler jazzy cool sur scène, mais il ne cherchait pas les feux de la rampe ni le projecteur de poursuite pour autant. « Durant les quelques rencontres que nous avons eues, rappelle Pierre Verville, nous parlions toujours de notre passion pour Bill Evans. Ça et, bien sûr, la musique brésilienne. Le simple fait d’en parler le transportait de joie… Son bonheur était tellement contagieux ! »

Chez Sylvain et Monique Lelièvre, sur les murs du sous-sol — son lieu de travail —, il n’y avait rien. Pas de « choses inutiles » comme dans sa chanson qui inventorie si affectueusement les objets qui nous entourent et qui parlent de nous. Pas d’encadrements d’affiches ou de parchemins d’honneur dont il se serait occupé lui-même. Rien. Rien d’autre que le piano, du matériel d’enregistrement (le minimum), des partitions en cours d’élaboration. Dans le bureau adjacent, des classeurs. Partitions pour tous les instruments dans toutes les versions tentées, des contrats. Rien que de l’utile. Sylvain Lelièvre n’avait rien à faire du contenant, il était contenu. Matière. Mots, rimes, notes, mélodies, arrangements.

« Félix Leclerc avait lui aussi un environnement de travail assez sobre », note Martin Leclerc, producteur du spectacle. « La musique, c’était son refuge. Il n’avait pas besoin d’artifices. » Pour le très actif Martin, le répertoire de Sylvain Lelièvre bénéficierait d’un « travail d’éditeur constant, d’une mise en valeur du patrimoine enregistré ». À condition que l’on collabore dans tous les secteurs, y compris les radios, précise-t-il. « Maintenir la flamme allumée sur un artisan tel Sylvain, c’est un travail très différent de celui que l’on ferait pour un ou une interprète. » Dans les listes des « immortelles » de chez nous que publient les médias, habituellement autour de la Saint-Jean, il arrive qu’on néglige Marie-Hélène, c’est dire…

Immortelles en attente, quelque part dans les limbes. Toi l’ami, Petit matin, Lettre de Toronto, Limoilou, Venir au monde, La basse-ville, Old Orchard, Le croque-mort à coulisse, Le plus beau métier, Moman est là, Drôle de pays : pas des succès de palmarès, plutôt ce qu’on appelait des « chansons d’album », toutes dignes d’être entendues, relues, perpétuées. Il y a bien Le chanteur libre (l’intégrale de textes, Typo, 2008), il y a l’ouvrage collectif Toi l’ami. Cent regards sur Sylvain Lelièvre (L’instant même, 2013), il y a la grande série radiophonique d’Élizabeth Gagnon (Espace musique, Radio-Canada), mais ça nourrit surtout les convertis. Ce spectacle est en cela une tentative d’ouverture.

Les chansons doivent vivre. Et ces chansons exigent l’excellence en tout. Sylvain Lelièvre y a veillé. « Il était pointilleux sur l’interprétation de ses pièces, car chaque arrangement, chaque ligne écrite étaient savamment orchestrés, on devait respecter son écriture dans son intégralité », relate Jean-Fernand Girard, qui l’accompagna. Le plaisir n’allait pas sans rigueur, et du travail bien fait des liens se tissaient. C’est ça, la manière de Sylvain Lelièvre. « Et ça se chante bien ! » s’exclame Joe Bocan. « Les mots sonnent, les accents toniques. Tout est parfait ! » À tous les interprètes qui ne le savent pas déjà : c’est là. Et ça n’attend que vous.

Qu’est-ce qu’on a fait de nos rêves… Hommage à Sylvain Lelièvre

Au théâtre Duceppe, à la Place des Arts, le 7 août à 19 h. Conception et mise en scène : Joe Bocan. Direction musicale : Jean-Fernand Girard.

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