«La déesse des mouches à feu»: les maux de la tribu

Une scène du film d’Anaïs Barbeau-Lavalette
Photo: Entract Films Une scène du film d’Anaïs Barbeau-Lavalette

L’écran de cinéma est-il le miroir de l’âme des cinéastes ou des spectateurs ? Sans doute un peu des deux. Dans le cadre de la série estivale En thérapie : le cinéma québécois, « Le Devoir » donne l’occasion à huit psychologues de se prêter au jeu de la séance thérapeutique, avec pour patient un film d’ici de leur choix. Cette semaine, La déesse des mouches à feu (2020), portrait d’une adolescence tumultueuse — et parfois vaporeuse — à Chicoutimi dans les années 1990, inspiré du roman de Geneviève Pettersen et mis en images par Anaïs Barbeau-Lavalette.

Que savent les parents de ce que font leurs adolescents lorsqu’ils échappent à leur vigilance ? Bien peu de choses, ont découvert les lecteurs de La déessedes mouches à feu (Le Quartanier, 2014), de Geneviève Pettersen, un roman imprégné des expériences, des souvenirs et des blessures de l’autrice. D’où le parfum d’authenticité qui émane de ce portrait d’une époque, d’une génération, et d’un âge parfois impitoyable. Ah, l’adolescence, période interminable que l’on ne souhaite à personne !

Cette tranche de jeunesse a remporté un vif succès en librairie. Et avant de connaître un nouveau souffle sur grand écran, les tribulations de Catherine, à la fois prisonnière de parents unis par la haine et le plus souvent laissée à elle-même, ont pris le chemin de la scène en 2018, avec des protagonistes incarnés par des interprètes de l’âge des personnages. De son côté, la réalisatrice Anaïs Barbeau-Lavalette a décidé de revisiter cet univers, y trouvant plusieurs résonances avec sa propre démarche. Car depuis le début de sa carrière, son intérêt pour les laissés-pour-compte et les marginaux n’a jamais fléchi, aussi bien en littérature (Je voudrais qu’on m’efface, Hurtubise), en fiction (Le ring, Inch’Allah) qu’en documentaire (Les petits géants, Le plancher des vaches, coréalisés par Émile Proulx-Cloutier).

Toxicomanie, familles dysfonctionnelles, problèmes identitaires, premières amours et premières trahisons tissent la trame de cette trajectoire riche en émotions et en visions oniriques, dominée par la forte présence de Kelly Depeault dans le rôle de Catherine. Pour nous y retrouver, Le Devoir a fait appel à la Dre Geneviève Beaulieu-Pelletier, psychologue, conférencière, et professeure associée à l’UQAM.

Photo: Valérian Mazataud Le Devoir La Dre Geneviève Beaulieu-Pelletier est psychologue, conférencière et professeure associée à l’UQAM.

Qu’avez-vous ressenti lors du visionnement de La déesse des mouches à feu ?

Je ne l’ai pas vu au moment de sa sortie, même si la présence de Geneviève Pettersen à Tout le monde en parle m’avait interpellée ; après avoir reçu votre invitation, c’était l’occasion parfaite !

Le film m’a captivée tout en créant un sentiment de lourdeur, car c’est un vécu adolescent particulièrement intense. Nous sommes happés dans la vie de Catherine et de tous les autres personnages comme si nous étions dans leur peau. Une foule d’enjeux se bousculent : le mal de vivre ; la difficulté d’être en relation avec les autres ; le besoin de se retrouver dans un groupe avec qui on partage les mêmes valeurs ; les problèmes des parents — si grands qu’ils font en sorte que des enfants comme Catherine vivent une profonde solitude et se construisent une autre famille. Elle est prise entre un père très permissif (Normand D’Amour) et une mère plus contrôlante (Caroline Néron), est en quelque sorte sacrifiée à cause des nombreux problèmes que vivent ses parents.

Beaucoup de spectateurs ayant vécu leur adolescence dans les années 1990 ont apprécié les références musicales (de Kurt Cobain au groupe Les BB) et vestimentaires (les colliers choker et les Dr. Martens !), mais peut-être aussi la nostalgie d’une époque dépourvue de réseaux sociaux et de téléphones intelligents.

On y voit une sorte de liberté, encore plus grande parce que les jeunes peuvent se réfugier dans la forêt, loin du regard des parents. Ils forment en quelque sorte une tribu, et on sait à quel point c’est important à cet âge.

Cette liberté dans la nature est possible parce qu’ils vivent à Chicoutimi, et non pas sur le Plateau Mont-Royal, mais c’est aussi en raison de l’implication minimale — pour ne pas dire inexistante — des parents, qui ignorent les comportements autodestructeurs de leurs enfants. Une des grandes forces du film, c’est de mettre en lumière cette période où les changements chez les adolescents sont si difficiles, une période marquée par la honte : celle d’être intimidé, d’être différent ou d’être troublé face aux changements de son corps.

Il y a encore un grand sentiment d’humiliation rattaché aux moments d’exploration des drogues et de la sexualité. Grâce au film, on rend cet univers accessible ; il donne à cette souffrance un caractère universel.

Sans dévoiler certains temps forts du récit, il faut souligner la question du suicide. Ne trouvez-vous pas cet élément quelque peu escamoté, pour ne pas dire précipité ?

Je n’avais pas l’impression d’avoir tous les éléments psychologiques pour comprendre ce geste. Ce personnage se place à l’écart, pas nécessairement reconnu pour ce qu’il est… mais de là à le conduire au suicide ? Le spectateur devrait obtenir quelques signes supplémentaires pour mieux décoder les malaises et les souffrances derrière cet acte impulsif.

À l’opposé, les scènes décrivant la consommation de drogues sont très longues. Par ailleurs, je ne les aurais pas raccourcies ! Certains spectateurs peuvent décrocher, mais j’aime cette sensation de vide, cette impression de partager l’expérience avec eux ; certains parents seront sûrement mieux sensibilisés !

Est-ce que le cinéma occupe une place dans votre pratique, et La déesse des mouches à feu serait-il utile à vos patients ?

Je ne leur recommande jamais de films, mais eux, oui ! Récemment, une patiente adulte m’a beaucoup parlé d’Encanto [de Byron Howard et Jared Bush] : c’est un film pour enfants, mais fascinant sur le plan des dynamiques familiales. Par contre, La déesse des mouches à feu, probablement pas, sauf peut-être pour un parent ayant de grands questionnements par rapport à son enfant adolescent.

Les films, je les utilise surtout dans ma pratique d’enseignement, et celui-ci trouverait facilement sa place. L’anniversaire de Catherine avec ses parents constitue une séquence exceptionnelle, qui montre à quel point ils ne sont pas émotionnellement présents pour leur enfant. Avec son cadeau, la mère veut recevoir l’amour de sa fille, alors que le rapport devrait être inversé. Pour un parent, les gros câlins et les « je t’aime », c’est bien, mais si c’est la seule chose recherchée, cela se fera au détriment du développement de l’enfant.

Cela dit, comme parent, on fait inévitablement des erreurs. Il faut prendre le temps de les reconnaître, de voir leurs effets, et possiblement d’en discuter avec l’enfant, ce qui peut être réparateur. Avec les parents du film, je développerais une certaine bienveillance envers eux-mêmes, et l’importance d’admettre leurs blessures pour en limiter les impacts sur leur fille. Et il faut le dire : on a beau blâmer les parents dysfonctionnels, mais collectivement, que faisons-nous pour les soutenir ?

La déesse des mouches à feu, d’Anaïs Barbeau-Lavalette, est disponible sur Crave et Cineplex Store.

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