Nostalgie et charme rétro à la fermeture du cinéma Dollar

Le cinéma Dollar porte bien son nom. On y a longtemps présenté des films à 1 $ le billet.
Photo: Adil Boukind Le Devoir Le cinéma Dollar porte bien son nom. On y a longtemps présenté des films à 1 $ le billet.

C’est la fin d’une époque pour les cinéphiles de l’ouest de Montréal. Le cinéma Dollar, que son directeur, Bernie Gurberg, portait à bout de bras depuis 18 ans, a fermé ses portes jeudi. Il laisse derrière lui des histoires de familles qu’il a vues grandir avec les années, et un projet ambitieux de proposer des films au rabais, à contre-courant de ses concurrents.

« Venir ici, c’était comme faire un voyage dans le temps », dit Kay Mockyer, une étudiante montréalaise qui fréquentait le cinéma depuis son enfance, les larmes aux yeux. Comme des dizaines d’autres, elle est venue jeudi faire ses adieux à Bernie Gurberg et à ses deux petites salles obscures déglinguées, nichées au deuxième étage du centre commercial Carré Décarie — tout aussi défraîchi —, près de la station de métro Namur.

Dans l’entrée du cinéma, le soir de l’ultime projection, on ressentait à la fois un air de fête et de fin du monde. Des fils électriques pendouillaient, de hautes piles de bobines de film trônaient devant l’une des deux salles du cinéma, et les néons verdâtres qui éclairaient Bernie Gurberg derrière son comptoir scintillaient doucement. On avait déjà l’impression de faire partie d’un film.

Pour les « gens normaux »

À ce décor a priori sinistre s’ajoutaient en contraste les rires, les pleurs et les accolades de familles, de jeunes et de moins jeunes, venus remercier et honorer celui qui leur avait permis de s’évader à bas prix.

Le cinéma Dollar porte bien son nom. On y a longtemps présenté des films à 1 $ le billet. Ce prix avait grimpé à 2,50 $ au moment de la fermeture. Boissons et maïs soufflé sont aussi demeurés environ quatre fois moins chers qu’ailleurs. « Ceux qui viennent à mon cinéma sont des gens normaux, comme vous et moi, qui sont bons avec moi, j’ai donc toujours voulu les aider », explique Bernie Gurberg, en anglais.

Ce dernier a dépassé l’âge de la retraite depuis plusieurs années, mais il affirme qu’il aurait gardé son cinéma plus longtemps s’il avait pu : « Les salles étaient beaucoup plus remplies il y a 18 ans qu’aujourd’hui, parce que les Netflix de ce monde n’existaient pas, et qu’on n’avait pas ce virus qui a aussi diminué l’assistance. »

Alors que moins de gens affluaient et que son loyer augmentait, Bernie Gurberg n’a pas eu d’autre choix que de fermer. « En plus, les distributeurs voulaient que je paie mes films le même prix que les salles qui demandent 15 $ par billet », ajoute-t-il, avec un soupir. Gurberg, qui gérait presque tout lui-même, était épuisé.

Voyages à Hollywood

Son modèle d’affaires a aussi restreint sa programmation. La plupart des films qui prenaient l’affiche au Dollar étaient des films hollywoodiens qui avaient déjà été présentés dans les plus grosses salles, moins chers. « J’ai quand même toujours présenté les films que je voulais », précise Gurberg.

Malgré des titres presque exclusivement hollywoodiens, le Dollar se permettait, à l’occasion, des projections événementielles de films cultes. The Room, de Tommy Wiseau, souvent cité comme le pire navet de l’histoire — tellement mauvais que c’est bon —, y a souvent été présenté, dont une fois en présence de l’illustre cinéaste polono-américain.

Le Dollar fut aussi le seul cinéma au Québec à présenter la comédie satirique de Seth Rogen sur la Corée du Nord, The Interview ; événement médiatisé à l’époque (en 2014), puisque le film avait fait l’objet de maintes controverses. Jeudi, le dernier film présenté semblait emblématique de la programmation habituelle : The Lost City d’Adam et Aaron Nee, un récit d’aventures hollywoodien.

« Le Dollar présentait souvent les mêmes films que d’autres cinémas, mais je voulais seulement aller au Dollar, parce que l’ambiance est authentique », raconte Nina Gospodinova, des étincelles dans les yeux. Fidèle cliente, elle y a amené ses filles dès leur enfance, que Bernie Gurberg a vu grandir.

Bien qu’il ferme le Dollar, le directeur vétéran ne tire pas sa révérence pour autant. Il s’est fait offrir de transformer en cinéma une salle du Centre d’art de Montréal, dans Griffintown. Le projet devrait voir le jour plus tard cette année selon lui. « J’ai hâte de me remettre au travail. »

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