Le plus vieux poste de douane au Canada bientôt démoli?

Au nord de la frontière, il ne semble pas exister, d’un océan à l’autre, de bâtiment de douane encore debout plus ancien que l’édifice Wilder-Pierce, à Stanstead.
Photo: Jean-François Nadeau Le Devoir Au nord de la frontière, il ne semble pas exister, d’un océan à l’autre, de bâtiment de douane encore debout plus ancien que l’édifice Wilder-Pierce, à Stanstead.

Le plus vieux poste de douane encore debout au Canada, l’édifice Wilder-Pierce, fait l’objet d’une procédure judiciaire en vue de sa démolition. Pourtant, cet édifice historique, situé à Stanstead, dans les Cantons-de-l’Est, est en principe protégé par la municipalité qui souhaite le raser. Le bâtiment a été cité en vertu de la Loi sur le patrimoine culturel.

« C’est le propriétaire qui a insisté pour que le bâtiment soit cité », explique au Devoir le directeur général de la municipalité de Stanstead, Jean-Charles Bellemare. « Il avait la prétention de vouloir le sauver. »

Selon l’officier de la municipalité, la citation qu’a accordée la Ville au bâtiment n’est pas susceptible de le protéger de la démolition souhaitée. « Il y a une différence entre une citation et un classement au plus haut niveau par Québec », prétend-il. « Une citation, ça ne veut pas dire que le bâtiment est sous une cloche de verre, comme pour le patrimoine de l’UNESCO. Dans le cas d’une citation, il peut arriver différentes choses. »

Comme une démolition ? « Oui ».

Un affrontement

 

« J’ai dû me battre avec la Ville pour qu’elle reconnaisse l’intérêt patrimonial et historique de ce bâtiment », explique Pierre Drolet-Massue, le propriétaire actuel des lieux. Passionné d’histoire, cet ancien enquêteur est connu comme un très important collectionneur de livres anciens.

Au Devoir, il affirme avoir acheté la maison en 2005 dans l’intention de la sauver, tout en regrettant le peu de cas qu’en avait fait la municipalité jusque-là. « Elle ne l’avait même pas retenu dans sa liste comme un des édifices importants de la région », se désole cet homme qui dit posséder aussi une autre maison dans la municipalité.

Construit vers 1812, l’édifice Wilder-Pierce sert d’abord de magasin, puis de poste de douane dans cette ville. Stanstead est alors très importante. Elle se trouve sur la route des diligences pour Boston et compte plusieurs attraits économiques. Pendant longtemps, l’édifice Wilder-Pierce sera le « seul bureau de douane de toute la région des Cantons-de-l’Est ». On y trouvera plus tard, entre autres choses, une succursale de la Eastern Townships Bank, une entreprise dont le ministre conservateur John Henry Pope, très influent sur les affaires de la province, est un actionnaire.

« Il s’agit vraisemblablement du plus vieil édifice ayant été utilisé comme bureau de douane qui subsiste au Canada », peut-on lire sur le site du Répertoire du patrimoine bâti du gouvernement du Québec.

En 2009, le conseil municipal de cette ville frontalière a souligné la valeur historique et architecturale du lieu en le citant, selon les termes de la loi québécoise sur le patrimoine culturel.

 

Stanstead, par la voix de son directeur général, affirme au Devoir ne pas être au fait de la valeur historique du bâtiment. « Je ne suis pas historien », laisse tomber à plusieurs reprises Jean-Charles Bellemare.

Des procédures

 

La Ville de Stanstead a engagé des procédures à l’encontre du propriétaire de l’édifice Wilder-Pierce en raison de l’état des lieux. En 2013, « l’immeuble a été jugé comme étant en décrépitude », résume un jugement rendu le 7 décembre 2021. À cette date, au palais de justice de Sherbrooke, la greffière spéciale concluait, en l’absence du propriétaire, qu’il fallait démolir les lieux, selon la volonté de la municipalité. Ce jugement est depuis contesté par le propriétaire.

« Je n’ai jamais eu de bons rapports avec la Ville de Stanstead depuis que je suis là », répète Pierre Drolet-Massue. « J’ai fait les travaux qu’on m’a demandés pour la sauvegarde du bâtiment. Mais c’est toujours compliqué. C’est une vieille mentalité anglo-saxonne qui domine ici. On m’a mis des bâtons dans les roues sans arrêt. »

À son avis, ses ennuis ont commencé lorsque le marché d’alimentation local a voulu se relocaliser. « Ils avaient des vues sur le terrain. Et depuis, la municipalité n’a jamais arrêté d’être sur mon dos. Là, la nouvelle administration de la ville est prise avec ce dossier, mis en avant par le maire précédent. »

Un bâtiment protégé par la loi ?

Le Répertoire du patrimoine culturel du Québec du ministère de la Culture et des Communications (MCC) indique qu’une « protection s’applique à l’enveloppe extérieure du bâtiment » Wilder-Pierce. La loi sur le patrimoine du Québec précise pour sa part que « nul ne peut, sans l’autorisation du conseil de la municipalité qui a adopté le règlement de citation, détruire tout ou partie […] un immeuble patrimonial cité ».

Cette citation légale du bâtiment, en vertu de la loi, devrait en principe donner accès à des subventions pour faciliter sa réhabilitation. « Ça rend les bâtiments accessibles à des subventions », confirme d’ailleurs la municipalité de Stanstead, tout en indiquant qu’elle ne souhaite pas s’en mêler. Ce n’est pas à elle de s’employer à faire des démarches pour la réhabilitation du bâtiment, dit-elle. « La loi ne prévoit rien. C’est pas parce que le bâtiment est cité qu’on doit tout faire. À la quantité de bâtiments qui sont cités dans la province, ça devient impossible de faire les démarches en question », indique au Devoir le directeur général de Stanstead. Cette municipalité compte deux bâtiments cités.

« Un premier jugement avait été rendu devant le tribunal à Sherbrooke », indique la municipalité. Le propriétaire devait faire des travaux. « Certains travaux ont été faits, mais pas tous. Il devait y avoir une étude d’architecte. Ça n’a pas été fait. On a envoyé des lettres d’avocat, des huissiers, tout ce que vous voulez. »

Selon ce qu’avance la municipalité et qui est rapporté par un jugement de la Cour, « seule la démolition est envisageable, puisque la valeur des travaux est évaluée à 167 000 $, et que l’immeuble n’aurait qu’une valeur de 21 700 $ ».

L’intérêt patrimonial

Le propriétaire, M. Drolet-Massue, est très remonté contre l’attitude de la municipalité qu’il juge contraire à l’intérêt public en matière de protection du patrimoine. « Je me suis toujours plié aux demandes de la municipalité. Ils ont soumis un rapport d’ingénieur qui ne tient pas la route. Il n’y a aucune raison de démolir ce bâtiment qui est important pour l’histoire du Québec. C’est un manque de vision total que de vouloir le détruire. »

Selon la municipalité, laquelle s’appuie sur deux rapports qu’elle a commandés, le bâtiment présente des risques d’effondrement si une intervention n’est pas réalisée.

Pourquoi le propriétaire n’oeuvre-t-il pas à la réfection du bâtiment en ce sens, tel que cela lui a été demandé? « J’ai refait l’électricité. J’ai refait le toit. J’ai arrangé des fenêtres. Mais il est vrai que depuis cinq ans, en raison des procédures, je n’ai rien fait. Je ne vais pas jeter mon argent en l’air alors que je n’ai aucune collaboration de cette municipalité ! »

Sur place, Le Devoir a constaté que le gazon est bien tondu. Cependant, l’intérieur du bâtiment demeure à nu. L’électricité a été coupée. Les lieux sont inoccupés.

« Le conseil de ville de Stanstead a été étonné, je pense, que je lui réponde en prenant un avocat. Et ce n’est pas fini ! J’aurais eu un acheteur peut-être, mais même là, la ville a fait en sorte que je ne pouvais même pas vendre ! »

M. Drolet-Massue indique au Devoir qu’il a demandé en 2013 à la municipalité de couper l’eau pour des travaux, mais que les valves maîtresses contrôlées par la ville ont été réouvertes en son absence. « Si mon frère n’était pas passé par là par hasard à ce moment, c’était la pure catastrophe. La ville voudrait nuire au bâtiment qu’elle ne ferait pas autrement. »

Le MCC précise que l’« édifice Wilder-Pierce présente un intérêt patrimonial pour sa valeur historique reposant sur son ancienneté et sur les différentes fonctions qu’il a abritées », ainsi que pour son caractère architectural particulier. Il s’agirait par ailleurs d’un des bâtiments d’importance les plus anciens de Stanstead, centre commercial et intellectuel du XIXe siècle. Le premier propriétaire de cette demeure, le riche marchand américain Wilder Pierce, est à l’origine du développement des environs. Au nord du 49e parallèle, il ne semble pas exister, d’un océan à l’autre, de bâtiment de douane plus ancien encore debout.

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