Apprendre l’humour sur les bancs de l’école

De mai à août, les finissants peuvent enfin profiter de la tournée traditionnelle qui couronne leur parcours scolaire. Présenté mercredi soir au Zoofest, le spectacle met en scène les 13 humoristes de la cohorte 2020-2022.
Photo: Hugo B. Lefort École nationale de l'humour De mai à août, les finissants peuvent enfin profiter de la tournée traditionnelle qui couronne leur parcours scolaire. Présenté mercredi soir au Zoofest, le spectacle met en scène les 13 humoristes de la cohorte 2020-2022.

Qu’ont en commun P-A Méthot, Arnaud Soly, Yannick de Martino, Maude Landry, Virginie Fortin et Sugar Sammy, à part être des humoristes qui jouissent d’un succès enviable ? Aucun n’est diplômé de l’École nationale de l’humour (ENH). Idem pour l’humoriste sacrée chouchou des Québécois au dernier gala Les Olivier, Mariana Mazza. Longtemps vue comme un passage obligé, quelle place a aujourd’hui l’ENH dans la formation de la relève en humour ?

« La voie de l’autodidacte n’est plus dans la garnotte comme elle l’a déjà été en humour, acquiesce Louise Richer, directrice générale et fondatrice de l’École nationale de l’humour. Elle est plus pavée, certes. Mais les demandes d’admission n’ont pas baissé. »

L’an prochain, l’ENH fêtera ses 35 ans. Un déménagement et une association avec une institution parisienne sont dans l’air, à l’aube de cet anniversaire. Bon an mal an, quelque 150 candidatures sont déposées pour son programme de création humoristique.

Une petite quinzaine « fera le club ». De mai à août, après l’éprouvante pause pandémique, les finissants peuvent enfin profiter de la tournée traditionnelle qui couronne leur parcours scolaire. Présenté mercredi soir au Zoofest, le spectacle met en scène les 13 humoristes de la cohorte 2020-2022. Une soirée où les numéros sur la santé mentale côtoient ceux sur le racisme ou la notion de masculinité. Bref, des étudiants bien de leur temps.

Refléter son époque

 

« L’ENH a fait des efforts pour s’adapter dans les dernières années, convient My-Linh Nguyen, gérante de carrière d’humoristes au sein de Hainault. Je pense que c’est primordial pour qu’elle reste pertinente. C’est un milieu qui bouge très vite, et c’est essentiel qu’elle reflète ce qui se passe. »

Dans le cursus scolaire du programme de création humoristique de 2022, on trouve des cours allant d’Humour et société à Médias sociaux en passant par des cours de chronique et de production de série Web.

Comment les plans de cours s’adaptent-ils au fil des années afin de demeurer actuels ? « L’objectif suprême, c’est l’efficacité comique, mais ça s’est élargi. On a voulu alimenter la matière première et donner des outils pour mieux observer son monde environnant, explique Louise Richer. Par exemple, des cours de science politique ou d’histoire de l’humour ont été ajoutés. On veut couvrir les contextes d’utilisation de l’humour et ses paramètres, mais l’inspiration pour l’évolution de nos programmes vient aussi beaucoup de nos étudiants. »

Pourtant, avec la popularité des plateformes comme TikTok, les balados et le succès du circuit des bars, le « fais-le-toi-même » est plus que jamais un chemin carrossable — et séduisant ! Sophi Carrier, patronne de l’Agence SPM, compte parmi ses poulains autant d’humoristes qui ont fait l’École — Jean-Thomas Jobin et Kim Lévesque Lizotte — que des autodidactes — Arnaud Soly et Les Appendices. « Il y a effectivement un gros buzz de ceux qui percent et qui ne sont pas passés par l’École. La différence, c’est qu’avant, il y avait moins de chemins possibles. Avec les soirées qui se sont multipliées, les gens sont capables de faire leurs dents, d’apprendre le métier sur le tas, même d’en tirer une certaine discipline. »

Louise Richer renchérit : « Avant on me disait que l’École n’avait pas de concurrence, car elle était la seule en son genre, je répondais et je réponds encore, que sa concurrence, c’est de ne pas faire l’École. Et c’est ben correct ! C’est très sain pour un milieu d’avoir des gens qui sont passés par des chemins différents. »

Une boîte à outils

Mais les chemins se croisent. « Fut une époque où les étudiants de l’École ne fréquentaient pas du tout le circuit des bars », raconte Marie-Eve Lapierre, gérante et productrice à l’Agence Feedback, qui s’occupe de talents comme Mathieu Dufour et Josiane Aubuchon. Un peu comme les étudiants d’école de théâtre qui ne participent pas à des productions professionnelles avant d’avoir terminé leurs études. « Aujourd’hui, c’est terminé, poursuit la gérante. Le circuit des bars n’est plus en marge, il est très bien organisé et fait partie intégrante de l’industrie. »

Certains étudiants jouent dans les bars pour tester en temps réel les outils que leur donne l’ENH. D’autres préfèrent vivre leur formation en étapes.

Chose certaine, le circuit des bars est devenu un passage obligé, comme l’a été l’École dès sa création. À preuve, les gérants contactés sont unanimes : l’ENH est toujours pertinente. « L’École te donne une boîte à outils, explique Sylvie Savard, gérante chez KOScène. Ça va aller plus vite pour eux, [ils développent] une manière de travailler, une discipline. Il y a beaucoup d’étapes qu’ils n’auront pas à faire que les autodidactes auront à apprendre sur le tas. »

« Donner les outils, c’est de loin le plus beau rôle que joue l’École, insiste Marie-Eve Lapierre, qui a aussi donné le cours de gestion de carrière l’an dernier à l’ENH. Quand tu arrives par la ruelle, tu ne sais pas par où commencer. À l’École, on te donne des repères tant au niveau de la création que de la gestion. Ça devient un ancrage quand ça devient trop étourdissant, et ça te permet de te rebrancher sur ta créativité. »

« Une école, en plus d’être un lieu de formation, c’est un lieu de recherche et développement, et d’évolution d’une profession ou d’un métier, indique Louise Richer. C’est un élément très structurant d’un écosystème. C’est vrai pour toutes les disciplines artistiques. »

Bien sûr, il y a le fameux formatage qu’on a souvent critiqué dans les performances des jeunes qui sortent de l’École. « Mais c’est comme apprendre à danser, tu apprends les pas et ensuite tu ajoutes ton style, plaide Marie-Eve Lapierre. Et ça donne un Adib Alkhalidey qui arrive à faire tout un spectacle sans jamais qu’on sente son texte, comme un danseur qui semble voler au-dessus de la scène. »

Tout n’est pas parfait, et l’ENH est en constante recherche d’évolution. Plusieurs programmes se sont greffés à l’offre dans les dernières années, et Louise Richer parle encore de consultations en ce sens. De plus, l’ajout dans son équipe de la doctorante en humour Christelle Paré est un atout précieux. Elle a travaillé à atteindre la parité dans les cohortes, objectif atteint maintenant depuis deux ans. La diversité est maintenant au coeur des préoccupations.

« Dans les prochaines années, je souhaite que l’ENH soit encore plus diversifiée tant dans les propositions que dans la composition des cohortes, espère My-Linh Nguyen. Évidemment, j’aimerais y voir plus de personnes racisées, d’autant plus qu’on en voit plusieurs lors de soirées d’humour. »

La tournée des finissant.e.s 2022 de l’École nationale de l’humour est présentée mercredi soir à Montréal au Monument-National — Studio Hydro-Québec à 22 h.

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