L’histoire d’horreur à l'origine du roman «Maria Chapdelaine»

La maison de Maria Chapdelaine à Péribonka, vers 1930
Photo: BAnQ Québec, Fonds L'Action catholique, (03Q,P428,S3,SS1,D37,P19), Chemin de fer national du Canada La maison de Maria Chapdelaine à Péribonka, vers 1930

On dit que la réalité dépasse la fiction. Mais est-ce toujours vrai ? Dans la série Des contes et des faits, Le Devoir explore les dimensions réelles et fictives d’histoires et de contes légendaires du Québec. Aujourd’hui, premier texte de la série, le destin terrifiant d’Auguste Lemieux, qui a mené à l’écriture du roman Maria Chapdelaine.

Dans le roman de Louis Hémon, le coeur de Maria Chapdelaine bat pour un aventurier, François Paradis, qui se perd et meurt en forêt au cours d’une expédition. « Il s’est écarté », écrivait simplement Louis Hémon en guise d’explication à la disparition de François Paradis.

Mais la réalité dépasse souvent la fiction. Et dans la vraie vie, le personnage de François Paradis serait inspiré d’Auguste Lemieux, un guide de chasse mort en forêt, dans des conditions autrement plus atroces. L’homme aurait vraisemblablement été dévoré par ses compagnons, en 1907, soit quelques années avant l’arrivée de Louis Hémon à Péribonka. C’est du moins ce qu’a raconté Damase Potvin, lui-même originaire de la région, dans son livre Le roman d’un roman, publié en 1950, qui retrace le séjour de l’écrivain dans ce village.

L’histoire faisait déjà beaucoup jaser au début du XXe siècle : Auguste Lemieux, parti à l’automne pour revenir à Noël, disparaît en forêt avec deux Européens, le Belge Gabriel Bernard et le Français Joseph Grasset, au cours d’une expédition de chasse pour rapporter des fourrures. Il est retrouvé mort, dépecé et partiellement dévoré, possiblement par un humain, un an plus tard. Comme François Paradis, Auguste Lemieux est originaire de Mistassini. Mais Lemieux est déjà marié à une femme, que l’on appelle Maria, et est père de plusieurs enfants.

Au moment de la découverte du corps de Lemieux, un avis de recherche est lancé pour retrouver les deux Européens qui l’accompagnaient. À ce jour, Gabriel Bernard est demeuré introuvable. Mais Joseph Grasset, qui avait marché, dit-on, jusqu’à la baie James, est revenu faire face à la justice et a été exonéré du meurtre d’Auguste Lemieux. Pourtant, selon Damase Potvin, qui l’aurait entendu par ouï-dire d’un ancien employé de la baie d’Hudson, un dénommé Grasset, chef de poste en 1910 pour Revillon Frères, « était un homme misanthrope et sombre. Il avait fait à pied le voyage du lac Saint-Jean à la baie James et était arrivé à moitié mort, ayant failli mourir tout à fait de faim en route. Il buvait beaucoup et, quand il était dans les vignes du Seigneur, il racontait qu’il avait mangé son compagnon ; ce qu’il niait quand il revenait à jeun et qu’on lui rapportait son propos ».

« J’ai cherché la vérité et je ne l’ai pas trouvée », nous dit pour sa part, en déballant un volumineux dossier de coupures de presse anciennes, Josie-Anne Lemieux. L’arrière-petite-fille d’Auguste a fait une recherche sur son arrière-grand-père pour clarifier ses origines, et a aussi tourné un court métrage expérimental sur le sujet.

« Quand j’étais petite, on me disait que mon arrière-grand-père était mort mangé par deux Français », dit-elle en entrevue. Elle a donc voulu en savoir davantage. La femme d’Auguste Lemieux ayant dû se remarier à la suite du décès de son mari, le grand-père de Josie-Anne a été placé très tôt chez les pères trappistes. Lorsqu’il se marie à son tour, son épouse, telle la Laura de Maria Chapdelaine, ne se plaît pas dans le défrichage de terres toujours plus lointaines et le couple déménage en Abitibi, raconte Josie-Anne Lemieux.

Peur du Windigo

 

Dans ce monde aux frontières floues, où les coureurs des bois côtoient les pionniers défricheurs et les sédentaires, comme le présentait encore tout récemment le film Maria Chapdelaine, porté à l’écran par Sébastien Pilote, c’est le pays tout entier qui dévoile ses pièges. À la limite de la colonisation, au-delà des terres défrichées par Samuel Chapdelaine, ou par ceux qui ont inspiré son personnage à Louis Hémon, des kilomètres et des kilomètres d’un univers sauvage se déploient vers le nord.

C’est dans cet univers qu’au début du XXe siècle, Malec Bégin, un Autochtone de la région, a d’abord retrouvé plusieurs objets ayant appartenu à Auguste Lemieux, ainsi que, à 50 milles (environ 80 km) de son cadavre, un sac de cuir avec à côté, un os humain lui appartenant. « Les hommes de l’art médical constatèrent que l’os provenait du corps de Lemieux et que les lambeaux de chair provenant de la partie charnue de la jambe avaient été mangés par quelque animal ou homme », peut-on lire dans un article du Soleil du 10 avril 1909 relatant l’événement, et intitulé Qui a tué et mangé Lemieux ?.

Lors d’un deuxième voyage, Bégin rebrousse chemin, terrifié par des bruits qu’il entend dans la forêt. « Il raconte qu’il a entendu marcher dans l’eau et bûcher dans le bois : il pense que c’est un Windigo, c’est-à-dire en la circonstance, il a cru que c’était Bernard viré en loup-garou », lit-on encore dans les journaux de l’époque.

Dans les mythologies de plusieurs Premiers Peuples, le Windigo est un être surnaturel, anthropophage, qui s’empare des humains qui ont été acculés au cannibalisme par la faim, le froid et la solitude extrême.

L’histoire d’Auguste Lemieux, Samuel Bédard l’a maintes fois racontée à Louis Hémon, quand l’écrivain français travaillait chez lui comme homme de main, au cours des quelques mois qu’il a passés en tout et pour tout, en 1911, à Péribonka. Pour Damase Potvin, c’est ni plus ni moins de l’histoire d’Auguste Lemieux qu’est né Maria Chapdelaine, succès littéraire mondial de l’époque, encore porté à l’écran aujourd’hui. « Ce drame, c’est celui dont François Paradis, dans le roman, est la victime. Hémon l’a modifié, ayant voulu, sans doute, en atténuer l’horreur », écrit Potvin, dans Le roman d’un roman.

Une histoire qui intrigue encore

 

Entre la réalité et la fiction, David Bélanger a choisi la fiction. S’appuyant sur l’histoire du meurtre d’Auguste Lemieux, il a, avec Thomas Carrier, élaboré une lecture de Maria Chapdelaine faisant du meurtre de François Paradis le texte caché du roman.

Leur livre Il s’est écarté, enquête sur la mort de François Paradis, paru en 2019 chez Nota Bene, explore un sous-texte qui ferait de la conquête de Maria Chapdelaine le mobile du meurtre de Paradis par l’un de ses deux autres prétendants, soit Lorenzo et Eutrope. « L’inspiration de cette lecture policière » de l’oeuvre Maria Chapdelaine, dit David Bélanger en entrevue, « c’est que la mort de François Paradis raconte en secret la mort d’Auguste Lemieux ».

Lorsque l’histoire est transposée en fiction, et se réduit à l’enjeu d’un carré amoureux, ça n’est que lorsque François Paradis, l’amoureux choisi, l’aventurier désirable, disparaît en forêt que les deux autres prétendants de Maria peuvent rêver d’arriver à leurs fins, auprès d’elle. Pendant ce temps, la mort d’Auguste Lemieux, terrifiante et sauvage, reste à élucider.

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