Mémoires d’une ancienne employée de la Croix-Rouge

France Hurtubise s’est retrouvée aux quatre coins du monde, notamment en Haïti lors du séisme de 2010. «Tout va très vite dans ce métier, explique-t-elle. On se trouve à gérer des situations d’urgence en passant d’une région à une autre, d’une zone de conflit à une autre.»
Photo: Fred Dufour Agence France-Presse France Hurtubise s’est retrouvée aux quatre coins du monde, notamment en Haïti lors du séisme de 2010. «Tout va très vite dans ce métier, explique-t-elle. On se trouve à gérer des situations d’urgence en passant d’une région à une autre, d’une zone de conflit à une autre.»

France Hurtubise est une ancienne employée de la Croix-Rouge. Pendant un quart de siècle, en tant que déléguée aux communications, elle s’est retrouvée au coeur de l’enfer, que ce soit dans des camps de réfugiés à la suite du génocide rwandais ou parmi les survivants du tremblement de terre en Haïti. Elle revient sur le quotidien de son travail dans un ouvrage au titre dostoïevskien, Grandeur et dénuement. 25 ans à parcourir le monde à travers guerres et catastrophes.

Avant de s’engager dans le monde de l’aide humanitaire, France Hurtubise avait une vie bien rangée. C’est à l’orée de sa quarantaine qu’elle décide de quitter une situation professionnelle confortable dans le secteur du marketing et de la publicité dans l’espoir d’entamer un retournement de carrière à 180 degrés. « Le déclic, c’est que je n’étais pas heureuse dans cet emploi qui n’avait pour moi aucun sens. J’ai compris que j’évoluais dans un milieu du paraître et que je n’y étais pas à ma place », résume-t-elle.

Elle dit alors adieu à une bonne situation financière et prend une année sabbatique, pleine d’incertitudes. Après quelques contrats bénévoles en communication à la Croix-Rouge canadienne, elle décroche en 1994 le poste de déléguée aux communications pour l’organisation internationale basée à Genève, en Suisse.

La même année, France Hurtubise se trouve catapultée dans les camps de réfugiés de Goma, situés à la frontière du Rwanda et du Zaïre (aujourd’hui la République démocratique du Congo), région qui connaît à l’époque une terrible crise humanitaire. « J’ai côtoyé la misère et la laideur, écrit-elle dans le premier chapitre de son essai. La barbarie me met hors de moi, me rappelle que si nous laissons le monde sans surveillance, il appartiendra à ceux qui saccagent tout. »

Pour ne pas oublier

 

Aujourd’hui, à 67 ans, l’autrice ne travaille plus pour la Croix-Rouge, mais son ouvrage est né de ce désir de ne pas oublier ces années sur le terrain afin de témoigner de tout ce qu’elle a vécu. « Quand j’ai commencé à écrire, ma mère souffrait de la maladie d’Alzheimer, alors je me suis dit que peut-être que moi aussi, à un moment donné, je vais tout oublier, et ce serait idiot d’oublier tout ce que j’ai vécu pendant 25 ans. »

France Hurtubise voulait éviter le récit chronologique, une sorte de nomenclature de ses différentes missions qui l’aurait mise à l’avant-scène. Elle a plutôt choisi de mettre la lumière sur ses rencontres dans des récits souvent poignants, où se côtoient le meilleur comme le pire.

« Je parle des gens qui m’ont permis d’être la personne que je suis devenue aujourd’hui », indique-t-elle, tout en rappelant qu’elle avait le « privilège » de quitter les zones de guerre ou de catastrophe lorsqu’une situation devenait trop dangereuse. « J’ai orienté mon livre vers les vrais héros, mes collègues locaux ou bien les victimes, celles et ceux qui vivaient sur place et qui n’avaient pas la chance de fuir. »

On pense à Claudine, une jeune réfugiée rwandaise rencontrée à Goma et dont la « gentillesse » et la « bonne humeur » laisseront une marque indélébile dans l’esprit de l’autrice. « Plus tard, elle m’avait envoyé un message de détresse auquel je n’avais pas pu répondre, se souvient-elle amère. Je m’en suis tellement voulu de ne pas l’avoir aidée à ce moment-là. » Les deux femmes se reverront à la suite d’un courriel envoyé des années plus tard de Toronto. « Claudine s’était installée au Canada avec sa famille et elle m’avait écrit pour avoir de mes nouvelles. On est depuis restées de grandes amies. »

De l’autre côté du spectre, le livre revient sur un certain nombre de moments critiques vécus par l’autrice, ces moments où tout peut basculer en quelques secondes. Au bord du lac Kivu, un enfant-soldat surgit et braque sa Kalachnikov sur sa tempe. « Je sais que cela aurait pu dégénérer, car ces enfants-là sont rendus dans des états psychologiques fragiles. Bizarrement, j’ai eu confiance, mon heure n’était pas encore venue. Je lui ai laissé mon appareil photo, et il est parti. »

Cet épisode rappelle les multiples dangers d’un métier qui attire de plus en plus de candidats baignés par une vision romantique de voyages aux quatre coins de la planète. « À tous ces jeunes gens qui rêvent d’humanitaire, je leur dis que oui, le métier est magnifique, mais il y a aussi des zones grises. Ce n’est pas glamour. Il faut en prendre conscience avant de s’engager. Comme je le dis souvent, ce n’est pas nous les héros, ne l’oublions pas. »

Du yoga pour décompresser

 

Dans un souci quasi pédagogique, l’autrice met également en perspective la complexité des crises ou les conflits abordés. « Je ne rentre pas dans les détails géopolitiques, mais c’est important que les lecteurs qui n’ont pas connu le génocide au Rwanda ou la guerre en Bosnie puissent un petit peu s’y retrouver », taclant au passage les tenants de l’infospectacle et de la désinformation.

Car une fine connaissance d’un pays, d’un territoire ou d’une région est d’une importance capitale dans ce métier, afin de ne pas arriver quelque part comme « une intruse » et de manquer de respect envers les populations, croit-elle. « J’ai tellement vu certains de mes collègues, ou même des journalistes, imposer leurs vues en arrivant avec leurs gros sabots, mais qui ne connaissaient pas du tout la région ou le conflit qu’ils couvraient. »

Au fil des pages, d’autres dévastations du monde se succèdent, comme la guerre en ex-Yougoslavie, le désastre du tremblement de terre de 2010 à Haïti, la famine au Soudan du Sud ou bien les victimes de catastrophes naturelles en Chine ou en Amérique centrale. « Tout va très vite dans ce métier, explique-t-elle. On se trouve à gérer des situations d’urgence en passant d’une région à une autre, d’une zone de conflit à une autre. »

Comment tenir 25 ans dans de tels contextes, se demande-t-on ? « Le yoga », rétorque France Hurtubise. Des pauses en Italie ou au Népal — avec des heures de méditation au programme — lui ont permis de se ressourcer et de continuer « la job », la tête libérée. « Les journalistes de guerre vous le diront : c’est une drogue. Quand j’étais à Sarajevo, j’avais l’impression que je faisais partie de l’histoire. C’était à la fois fou, et difficile, mais c’était ce qui me donnait aussi envie de continuer. »

France Hurtubise se rappelle ses retours de mission à attendre que le téléphone sonne pour lui annoncer un nouveau départ dans un endroit chaud du globe. « Souvent, je n’arrivais pas à décompresser. J’avais besoin de ma dose d’adrénaline. En 2018, je me suis fait violence en arrêtant tout ça. Je ne pouvais plus continuer de cette manière. » La publication du livre lui permet de tourner la page après toutes ses années d’aide humanitaire.

Grandeur et dénuement. 25 ans à parcourir le monde à travers guerres et catastrophes 

France Hurtubise, Les éditions Somme Toute, Montréal, 2022, 172 pages.



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