Rage Against the Machine, le métal nécessaire

Le propos et la musique sont indissociables chez Rage Against the Machine.
Photo: Stéphane Bourgeois Le propos et la musique sont indissociables chez Rage Against the Machine.

Croisé sur les plaines d’Abraham, Olivier regrettait encore de ne pas avoir pris congé de son emploi de moniteur de camp de vacances en août 1996 pour se rendre à l’Auditorium de Verdun voir Rage Against the Machine. Un ami avait un billet à lui filer et lui avait même offert de l’y conduire. Il a attendu 26 ans avant de vivre sa rédemption grâce au Festival d’été de Québec, qui accueillait hier soir l’un des groupes les plus convoités sur le circuit des festivals, de retour, en force et avec hargne, plus de vingt ans après sa dernière tournée. Même avec un chanteur éclopé, le quatuor californien a tonné, appelant la foule à se solidariser face à la menace « des plus riches sur terre collaborant avec les plus vicieux sur terre » pour nous dérober nos droits.

Peu avant midi hier, il était rassurant d’entendre au loin Rage Against the Machine effectuer sa balance de son, la voix de Zack de la Rocha traversant seule les Plaines. Rassurant pour les fans et l’organisation du festival, qui ont tressailli en apprenant qu’au deuxième concert de la tournée mondiale baptisée Public Service Announcement Tour, lundi dernier à Chicago, le chanteur Zack de la Rocha s’était blessé au pied pendant la quatrième chanson, ce qui l’a forcé à poursuivre le concert assis sur un moniteur de scène. Allait-il être en mesure d’offrir son concert au FEQ ?

Assis sur un caisson pendant 90 minutes en plein centre de la grande scène, il y est parvenu, même si parfois, souvent lors d’un solo de Tom Morello, de la Rocha avait l’air d’un garçon en punition. Cette bête de scène notoire, contrainte à l’immobilité ? Pas vraiment capable de piocher de la tête comme nous tous, dizaines de milliers de spectateurs déchaînés, en suivant les rythmes funky et assommants de Brad Wilk (batterie) et de Tim Commerford (basse) ? Heureusement que ses comparses compensaient sa mobilité réduite.

Le concert a démarré sur les chapeaux de roues (pour Zack, de fauteuil roulant) avec Bombtrack du célèbre premier album (1992), suivie de deux bombes d’Evil Empire (1996), People of the Sun et Bulls on Parade, son groove funk metal particulièrement musclé serti du premier solo de Morello, qui s’y reprendra durant une magistrale interprétation de Bullet in the Head, grattant les cordes de sa guitare avec ses incisives. Les plaines d’Abraham avaient été prises d’assaut par les festivaliers dès la fin de l’après-midi, le groupe attirant ce qui, à l’heure des bilans, sera probablement le plus grand succès de foule de cette édition du festival.

Avant la fin du premier couplet de Bombtrack, un mosh pit s’était déjà formé au pied de la scène. Hormis peut-être pour la reprise de The Ghost of Tom Joad, de Bruce Springsteen (que le groupe fait en concert depuis 25 ans), les fans connaissaient à peu près par coeur chacun des furieux refrains du groupe, et les hurlaient avec un mélange de furie et de joyeuse nostalgie. Il n’y a évidemment pas grand-chose de joyeux dans les textes de Rage Against the Machine, emblème du rock militant et contestataire, mais cette manière si puissante d’offrir ses chansons souvent austères (dans le texte, pas dans le groove rap-funk-metal) galvanisait le public, plusieurs vieux fans comme Olivier ressassant des souvenirs et rêvant peut-être aussi encore à un monde plus juste.

Le propos et la musique sont indissociables chez Rage Against the Machine. Tout au long du concert, des images projetées sur l’écran géant : une camionnette des forces de l’ordre de la ville d’El Paso en flammes pendant cette gigantesque version de Testify (de l’album The Battle of Los Angeles, 1999), un agent frontalier tenant un berger allemand en laisse, un enfant latino frappant une piñata à l’effigie d’un agent de la U.S. Immigration and Customs Enforcement. Certaines autres chansons ne nécessitaient pas d’apport visuel pour être comprises : lorsque de la Rocha s’époumone à rapper « We’ve got to take the power back / No more lies », la foule répond en lui faisant écho.

En ouverture, Guillaume Beauregard, du groupe Vulgaires Machins — le groupe a offert une éblouissante performance, après onze ans d’absence sur une scène de la Capitale —, a eu cette réflexion à propos de leur chanson Triple meurtre et suicide raté (de l’album Aimer le mal, 2002). Selon les données officielles, nous disait-il, le taux de suicide au Québec ne s’est pas résorbé depuis l’enregistrement original de la chanson, « donc elle n’a servi à rien ». Le groupe punk l’a chantée quand même, ainsi qu’une douzaine d’autres de leur nécessaire répertoire.

Cette question se pose à nouveau en entendant les brûlots des Californiens servir Know Your Enemy, dénonçant la guerre, l’autorité, l’élite, l’assimilation, l’ignorance, l’hypocrisie, trente ans après l’avoir enregistrée. En finale de cet impeccable et explosif concert (Tom Morello demeure un des guitaristes les plus étranges et imaginatifs de sa génération), Rage Against the Machine a évidemment canardé Killing in the Name, chanson inspirée par Rodney King, victime de violence policière à Los Angeles en mars 1991 et les émeutes survenues à Los Angeles l’année suivante après l’acquittement des policiers impliqués.

Trente ans plus tard, le nom de la victime a changé, mais l’indignation et l’injustice demeurent, a rappelé Zack de la Rocha entre Freedom et Killing in the Name, alors qu’à l’écran géant défilaient des appels à rendre les terres aux Premières Nations : ce retour sur scène, cette tournée, c’est pour, tous ensemble, « exprimer notre frustration à propos de tout ce qui se passe en ce moment dans le monde ». Fameux concert, nécessaire appel à la solidarité.
 


Une version précédente de cet article, qui indiquait que Rodney King a été assassiné en mars 1991, a été modifiée. M. King a plutôt été victime de violences policières en mars 1991 avant de décéder en juin 2012.

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