«Québécoises»: bienvenue aux blancs

Emna Achour en spectacle au Zoofest, en 2021
Photo: Martin Métivier Emna Achour en spectacle au Zoofest, en 2021

L’humour est devenu une immense tribune dont le porte-voix résonne de manière disproportionnée. Dans l’urgence de se faire entendre, Emna Achour a troqué une carrière en journalisme sportif où elle avait le vent en poupe pour délibérément affronter les vents de face qui soufflent sur la scène pour une femme dégourdie et racisée. Mais son sillage permet déjà à d’autres humoristes comme elle de s’épanouir au micro et de se faire entendre.

Elles s’appellent Altesse Fumu, Claudia Lopez, Garihanna Jean-Louis, Erika Suarez et Sinem Kara. Toutes des femmes, toutes issues de l’immigration et toutes rassemblées par Emna Achour cette fin de semaine au Zoofest dans le spectacle Québécoises.

Un clin d’oeil assumé aux publicités gouvernementales antiracistes lancées, non sans créer de malaise, l’automne dernier. Elles ont amené l’humoriste fille d’immigrants tunisiens à provoquer la rencontre entre ces femmes et le « public blanc du festival », comme elle le décrit.

« Mon amie québécoise »

« J’avais envie d’un statement, reconnaît Emna Achour, qui animera les deux représentations du spectacle à L’Île noire. J’ai pensé : pourquoi pas un line-up sans hommes et sans Blancs ? J’ai invité toutes les femmes racisées du milieu et hors milieu. Il y a des filles là-dedans qu’on ne voit pas dans le circuit traditionnel, et pourtant, elles font rire chaque semaine sur des scènes de Montréal. »

Grâce à sa notoriété naissante, l’humoriste avait déjà cocréé en 2020, en pleine pandémie, Les allumettières, la première soirée d’humour « micro ouvert » 100 % féminine à Montréal, où n’importe qui, avec expérience ou pas, pouvait canaliser sa Rosalie Vaillancourt. Les thèmes abordés dans ce genre de spectacle sont divers, mais l’écologie, le féminisme et le racisme sont souvent les sujets chouchous. « D’un côté, il y a des femmes qui, grâce à cette soirée, osent pour la première fois monter sur scène. Et de l’autre, il y a des spectateurs qui me disent que c’est la première fois depuis longtemps que la proposition d’un show d’humour les intéresse. »

Programme humoristique

 

Emna Achour a un programme humoristique, et aucune rafale ne peut venir à bout de son grand plan. Née ici en 1990 et élevée à Laval avec sa petite soeur par des parents qui ont choisi le Québec comme terre d’accueil, elle rêvait d’une carrière de journaliste pour couvrir le Canadien de Montréal. Au point de choisir le russe dans ses cours à option à l’université pour mieux communiquer avec Andrei Markov et ses compatriotes.

« J’avais pour moi la naïveté de croire que tout était possible », explique celle qui a signé ses premiers textes à l’adolescence et fait son entrée à La Presse canadienne à 20 ans en parallèle de son baccalauréat en journalisme. « J’ai coché toutes les cases de ce que je voulais accomplir : couverture du Canadien, finales de la Coupe Stanley, repêchages, matchs des étoiles… »

J’ignore s’il y a un moment particulier où j’ai pris conscience que je voulais faire rire les gens. Par contre, l’humour, c’est une passion familiale. Je me revois dans le salon avec mes parents devant la télé à regarder un gala Juste pour rire animé par Yvon Deschamps…

Elle écrit aussi pour NHL.com et The Athletic, mais après une décennie à rapporter les prouesses des hockeyeurs, elle accroche ses patins. « Les lunettes roses avec lesquelles je voyais le journalisme sportif sont parties au vent, dit-elle. Le machisme et la misogynie sont encore très présents sur les galeries de presse. » C’est un euphémisme de dire que ce métier a équipé Emna Achour pour qu’elle taille sa place en humour.

« J’ignore s’il y a un moment particulier où j’ai pris conscience que je voulais faire rire les gens, explique-t-elle. Par contre, l’humour, c’est une passion familiale. Je me revois dans le salon avec mes parents devant la télé à regarder un gala Juste pour rire animé par Yvon Deschamps… »

Pour ses camarades de classe du secondaire, il ne faisait aucun doute qu’Emna allait embrasser sa vocation de comique. Pour elle, rien de moins évident. Le champ des possibles s’est ouvert un humoriste à la fois. D’abord avec Rachid Badouri, puis Sugar Sammy, Adib Alkhalidey, et tous ceux qui ont suivi. Mais si la diversité a réussi à s’exprimer au masculin, au féminin, Nabila Ben Youssef a été l’exception qui confirme la règle.

La portée du micro

 

« En lâchant le journalisme, c’est le micro de l’humour que j’ai choisi, parce qu’il a une énorme portée, quasi disproportionnée, dit la jeune femme. Bien sûr, je veux faire rire, mais j’ai surtout des choses à dire, et c’était la manière la plus efficace et la plus rapide de me faire entendre. »

Emna a confiance en sa plume, mais, n’ayant pas d’expérience, deux fois elle se heurte le nez à la porte de l’École nationale de l’humour. Elle finira par y suivre des cours du soir, où il n’y a pas de présélection. Un appel à la fois, elle tente de convaincre des organisateurs de soirées d’humour de la laisser tenter sa chance lors de soirées « micro ouvert ».

« “Telle date, t’es bookée, viens-t’en”, qu’on m’a dit, relate Emna. Les Bad Boys du rire du Comedy Room, sur la rue Crescent, ont été les premiers et les seuls à accepter de me prendre… pour une soirée amateur ! C’était terrifiant, mais je me sentais bien. Beaucoup de gars, des Haïtiens et des Maghrébins surtout, qui ont pris soin de me rassurer. »

Sans contact dans le milieu, mais bien outillée grâce à son ancien métier qui l’a habituée à prouver son savoir et sa compétence, Emna Achour foule les scènes du Bordel Comédie Club et d’autres reconnues comme faisant partie des ligues majeures du circuit des bars. Elle était lancée. Presque un miracle, car, comme l’explique l’ex-journaliste, être la seule femme au programme d’un spectacle peut être intimidant, particulièrement pour une débutante.

« Quand t’es bookée, tu dois torcher ! »

« Ces petites scènes doivent servir à l’exploration, et la plupart des humoristes s’en servent comme ça, explique-t-elle. Mais les femmes doivent être A+. La pression d’être bonne est bien là. Quand t’es bookée, tu dois torcher ! »

À cela s’ajoute la contrainte de devoir choisir des thèmes dits « grand public ». « On suppose que l’homme blanc, c’est le mode par défaut du public en humour, dit Emna Achour. Le contenu censé plaire est analysé à travers ce filtre. J’ai fait régulièrement des spectacles devant un public surtout féminin, et on me dit souvent qu’on aimerait voir comment mon numéro serait reçu dans un contexte où la salle ne serait pas déjà acquise. Je comprends l’intention bienveillante, mais je pourrais aussi être froissée qu’on hiérarchise les publics. Juste des gars dans un line-up qui jasent vasectomie, ça parle à tout le monde, mais des filles qui parlent de menstruations, c’est pas universel ? »

L’humour est en transformation, certes, mais pas assez vite au goût d’Emna Achour, qui veut accélérer cette évolution en créant des espaces où les femmes de toutes les origines peuvent fleurir sur scène.

« Si on ne s’aide pas entre nous, qui va nous aider ? » se demande-t-elle. Après tout, un bon vent qui nous pousse dans le dos quand on se bat contre un vent de face, ça permet d’avancer en se tenant debout.

Québécoises

Avec Emna Achour et ses invitées Altesse Fumu, Claudia Lopez, Sinem Kara, Erika Suarez et GarihannaJean-Louis. Au pub L’Île noire,les 17 et 26 juillet, 19 h 30.

Biodiversité 

Avec Emna Achour et Dhanaé Audet-Beaulieu. Au Monument-National – La Balustrade, les 20 et 21 juillet, 19 h 15.

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