Pour l’humour de la balado

Les Denis Drolet, qui ont toujours excellé dans un humour de niche et singulier, retrouvent avec «Rince-crème» le terrain de jeu de leurs débuts, où ils s’amusent avec leurs invités issus de la fameuse Liste A, comme Véronique Cloutier, Marc-André Grondin et Guy A. Lepage, entre autres personnalités.
Photo: Illustration iStock / Montage Le Devoir Les Denis Drolet, qui ont toujours excellé dans un humour de niche et singulier, retrouvent avec «Rince-crème» le terrain de jeu de leurs débuts, où ils s’amusent avec leurs invités issus de la fameuse Liste A, comme Véronique Cloutier, Marc-André Grondin et Guy A. Lepage, entre autres personnalités.

Trop d’humoristes à la télé et à la radio ? Prenez votre mal en patience, ce n’est peut-être qu’une question de temps avant que ces derniers quittent les médias traditionnels pour de bon. La tendance s’est accentuée durant la pandémie, alors que les artistes trouvaient refuge sur les scènes virtuelles, et beaucoup d’entre eux sont maintenant incapables de se passer du sentiment de liberté que ces plateformes leur procurent.

Ne cherchez pas Les Denis Drolet à la télévision. Depuis un an, le tandem formé de Sébastien Dubé et de Vincent Léonard s’efface de l’espace grand public pour se consacrer à son dernier bébé, le balado Rince-crème,disponible en quasi-exclusivité sur la plateforme Patreon qui propose un modèle de financement participatif par abonnement. « C’est devenu le projet le plus important des Denis en 22 ans de carrière, explique Jeff Bathurst, gérant du duo et producteur délégué du balado. C’est hallucinant, car justement, sur le plan de la liberté, il n’y a aucune censure. Ce sont les gars qui s’imposent eux-mêmes leurs limites. »

Pas de gags à expliquer ni à justifier, pas de liste de mots à éviter. Les Denis Drolet, qui ont toujours excellé dans un humour de niche et singulier, retrouvent avec Rince-crème le terrain de jeu de leurs débuts, où ils s’amusent avec leurs invités issus de la fameuse Liste A, comme Véronique Cloutier, Marc-André Grondin et Guy A. Lepage, entre autres personnalités. « C’est devenu leur chaîne télé, leur petit média à eux, où ils sont suivis par leurs fans purs et durs déjà vendus à leur style, explique le gérant des Denis. À partir de là, la créativité n’a pas de limites. »

Plus besoin d’être une vedette

Motivés par ce même désir de liberté de contenu, les humoristes qui tiennent un balado sont en pleine croissance. Tu me niaises de Sexe illégal, Couple ouvert de Thomas Levac et Stéphanie Vandelac, Tout le monde s’haït de Sam Cyr et Marylène Gendron, Pivot avec Pineault animé par Guillaume Pineault ou encore Wagner de Guillaume Wagner ne sont que quelques exemples des balados produits.

« Je n’ai plus besoin d’être une vedette », répond d’emblée Pierre-Bruno Rivard quand on lui demande en quoi consiste cette liberté retrouvée dans l’espace virtuel. L’humoriste, diplômé de l’École nationale de l’humour il y a douze ans, autoproduit son balado Le carré de sable depuis son appartement du quartier Hochelaga-Maisonneuve à Montréal.

« C’est né d’une nécessité de faire du contenu que j’estime pertinent, de faire entendre des docteurs et experts en science. Mais quel diffuseur va vouloir me confier ce genre de mandat ? demande-t-il. Pas connu, pas sollicité, pas d’expérience. Comment veux-tu que ce soit bon, les rares fois où on me sollicite ? Ça peut tourner en rond. »

L’humoriste, qui a financé son dernier spectacle, Ma thérapeute est morte,à partir du réseau tissé grâce à sa présence sur le Web, se défend de rejeter les médias grand public. Il parle plutôt d’un constat. « Je n’attendrai plus après vous autres, dit-il, en parlant des différents décideurs du cercle médiatique. Avant, je croyais qu’il fallait devenir connu pour avoir la liberté de faire ce qu’on veut ; faire Le carré de sable m’a prouvé le contraire. J’y suis libre. »

Le privilège de dire non

 

Son histoire rappelle celle d’Erich « Preach » Étienne. Ancien portier au Bordel Comédie Club, devenu stand-up et protégé de Mike Ward, il s’est lancé avec son ami Aba Atlas en 2012. Leur chaîne Aba & Preach est depuis sur YouTube et leurs balados cumulent plus de 558 millions de visionnements. « J’étais tanné de ne pas me voir à la télé, dit l’humoriste d’origine haïtienne. Je me suis dit : Qu’est-ce que tu fais, toi, dans le fond ? Y’a Internet, je vais me mettre moi-même dans ma TV et avoir la liberté de parler sur les sujets qui me préoccupent. »

Avec 1,73 million d’abonnés sur YouTube auxquels s’ajoutent les 1350 abonnés payants d’Aba & Preach sur Patreon, force est d’admettre que le duo comble un besoin. « Je ne suis pas censé avoir la carrière que j’ai, soit être un humoriste de la relève et avoir le compte en banque que j’ai, dit Erich Preach. Mon contenu Web me permet d’assez bien gagner ma vie pour pouvoir dire non quand une grande boîte me propose un projet dont j’ai moins envie. »

Un exemple : le ComediHa ! Fest-Québec lui propose de participer au gala de son idole de jeunesse Anthony Kavanagh ? Preach décline l’invitation. « Trop de contraintes, dit-il. Un numéro de gala, c’est sept minutes de matériel exclusif réduites à trois au montage, avec le cadre qui vient avec une diffusion télé. C’est différent quand tu animes, mais pour un numéro, les vues que ça te donne ne valent pas le travail. »

Même son de cloche du côté de Pierre-Bruno Rivard. « Pour la première fois, cet été, j’ai refusé de participer à un gala de festival, raconte-t-il. J’en fais chaque année depuis dix ans. Jamais je ne me suis fait accoster dans la rue comme c’est le cas depuis que j’ai joint TikTok. »

Crainte de la prise de risques

 

Quelles contraintes imposent donc les galas télévisés ? « Tout ce qui pourrait être interprété par le contentieux du producteur ou du diffuseur comme portant préjudice à des marques ou à des individus est écarté, même en tenant compte du contexte humoristique », explique Me Louis-Philippe Lampron, professeur titulaire de droit à l’Université Laval et juriste spécialisé en droits et libertés.

Il cite le retrait d’un numéro du gala Les Olivier en 2016. « C’était dans les débuts de l’affaire Mike Ward c. Jérémy Gabriel, explique-t-il. Ward et Guy Nantel avaient écrit un numéro sur la liberté d’expression qui a été retiré du gala. »

Selon Me Lampron, les espaces médiatiques traditionnels, où s’exprimaient autrefois quasi sans contraintes Les Bleu Poudre et les RBO de ce monde, craignent aujourd’hui la prise de risque. « Je ne juge pas mes collègues, qui veulent protéger les intérêts de leurs clients. Le travail des avocats qui conseillent les diffuseurs ou les producteurs est d’allumer des feux rouges en révisant les contenus destinés à la diffusion, explique-t-il. Mais dans les faits, des feux, il n’y en a pas tant que ça. La peur panique de se faire poursuivre teinte leurs décisions. »

Les injures peuvent par exemple être vues comme de la diffamation alors qu’en fait on frôle la limite sans la franchir.

Liberté sur le Web : réelle ou illusoire ?

Cette prétendue liberté si prisée des humoristes dans le monde virtuel est-elle réelle ou seulement une chimère ? Dérive-t-elle simplement de la capacité de ses plateformes à passer sous le radar de la surveillance ? « C’est un peu des deux », répond Pierre Trudel, professeur de droit à l’Universitéde Montréal, membre du Groupe consultatif d’experts sur la sécurité en ligne chargé par Patrimoine Canada de fournir des conseils sur la conception d’un cadre législatif et réglementaire pour lutter contre les contenus préjudiciables en ligne.

Avant, je croyais qu’il fallait devenir connu pour avoir la liberté de faire ce qu’on veut ; faire Le carré de sable m’a prouvé le contraire. J’y suis libre.
 

« Les radios, qu’elles soient commerciales ou publiques, sont tenues de suivre des règles strictes et font l’objet d’une surveillance directe du CRTC, explique-t-il. Les balados, eux, sont diffusés sur des plateformes virtuelles peu réglementées. »

L’espace est moins contraignant sur certains plans, comme en ce qui concerne l’utilisation de sacres, qui est toujours limitée chez les diffuseurs traditionnels dans certains contextes d’écoute. Il reste qu’au Canada, les lois qui encadrent la liberté d’expression dans la Charte canadienne des droits et liberté imposent les mêmes limites à tous. Un humoriste qui tiendrait des propos diffamatoires s’exposerait à des sanctions peu importe la tribune, l’antenne ou la bande passante utilisée.

« C’est clair que ces règles existent pour tous, mais dans certains contextes, comme dans un blogue ou un balado, elles sont difficiles à appliquer, ajoute le professeur Trudel. Le souhait n’est pas de transformer le Web en radio commerciale, mais de faciliter les recours si un citoyen s’estime, par exemple, discriminé par des propos homophobes ou racistes ou se dit victime de diffamation. »

« Je dirais qu’il y a plus de liberté dans un espace comme le balado parce qu’il y a moins d’intermédiaires, affirme Me Lampron. Du même coup, ça veut aussi dire qu’on se retrouve seul à assumer et à défendre ses propos. On peut parler d’une certaine autorégulation naturelle. »

Un peu comme les usines qui se fixent des normes ISO qu’elles s’engagent à respecter, Pierre-Bruno Rivard a son propre « ISO-PB ». « Je m’assure que l’invité soit une autorité en la matière traitée, que ce ne soit pas n’importe qui, affirme-t-il. J’ai refusé mon lot de politiciens en campagne parce que j’estime ne pas assez m’y connaître pour débusquer un manque de sincérité ou un programme personnel. »

Un des obstacles à la liberté du balado demeure la monétisation. Sur YouTube, par exemple, les algorithmes repèrent certains mots qui suggèrent des contenus moins en phase avec les opinions auxquelles les annonceurs veulent s’associer. Les créateurs qui font dans le commentaire, comme ceux de la chaîne Aba & Preach, doivent être créatifs. « L’algorithme de YouTube peut reconnaître des milliers de mots, avance Erich Preach. On développe un lexique pour le flouer, comme murder qui devient redrum. »

« Ce qui contredit la croyance selon laquelle Internet n’est pas réglementé, soulève Pierre Trudel. On trouve un effet de régulation à travers l’algorithme et les conditions de monétisation, c’est-à-dire les exigences de ceux qui achètent de la pub sur la plateforme. »

L’arrivée de Patreon

L’arrivée de Patreon, créée en 2013 par le musicien Jack Conte et le développeur Sam Yam, a changé la donne : les fans financent directement les créateurs.

Les abonnés/mécènes ont accès à des contenus exclusifs — balados, spectacles, cours, etc. — contre les quelques dollars investis mensuellement. Selon Graphtreon, qui compile et analyse les campagnes Patreon, Mike Ward sous écoute avait atteint un total de 7398 abonnés en moins de deux ans, avant de rendre ses statistiques confidentielles fin 2019.

Beau succès, étant donné qu’un abonnement Patreon, tous créateurs confondus, coûte entre 2 et 10 $ par mois, et qu’il peut même atteindre 30 $ mensuellement pour les créateurs les plus prisés.

Sans qu’ils puissent nécessairement en vivre, Patreon est devenue une source de revenus non négligeable pour des gens comme Pierre-Bruno Rivard. « C’est devenu un levier pour tout ce que je fais », souligne-t-il.

Selon Graphtreon, le nombre de fans actifs a triplé en trois ans, pour atteindre six millions de patrons(« mécènes » en anglais). Ensemble, ils appuient les 210 000 créateurs de la plateforme, comme Mike Ward, Aba & Preach, Pierre-Bruno Rivard et Les Denis Drolet.

Enfin, pour la toute première fois cet été, dans le cadre du Festival juste pour rire, Mike Ward sous écoute sera enregistré au Centre Bell devant une foule de plus de 20 000 spectateurs. Exceptionnellement, l’épisode ne sera pas diffusé en direct sur Patreon et sera fortement commandité. Comme quoi, sur le Web comme à la télé et dans la vie, la liberté est souvent teintée de compromis.

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