Qui a peur de Vladimir Poutine?

Pour l’auteur, même en accédant aux plus hautes fonctions de l’État russe, Poutine n’a jamais vraiment changé et il possède les mêmes failles, n’hésitant pas aujourd’hui à menacer le monde entier avec l’usage de l’arme nucléaire.
Photo: Andrej Isakovic Associated Press Pour l’auteur, même en accédant aux plus hautes fonctions de l’État russe, Poutine n’a jamais vraiment changé et il possède les mêmes failles, n’hésitant pas aujourd’hui à menacer le monde entier avec l’usage de l’arme nucléaire.

Faisant écho à la guerre en Ukraine, l’ex-agent du KGB Sergueï Jirnov publie L’engrenage, un ouvrage effarant sur les arcanes politiques du Kremlin tenu d’une main de fer par Vladimir Poutine, que l’auteur a rencontré à plusieurs reprises.

Aujourd’hui réfugié en France, Jirnov n’est pas n’importe qui. Cet ex-officier supérieur et espion du KGB est un ancien camarade de promotion du tsar de Moscou, même si tous les deux ne se connaissaient pas à l’époque. Ils vont se croiser une première fois au moment où Poutine n’est qu’un « petit fonctionnaire zélé » en août 1980 durant les Jeux olympiques de Moscou, se remémore l’auteur. « J’avais 19 ans, confie-t-il au téléphone. J’ai été convoqué au bureau du KGB après une conversation téléphonique avec un touriste français qui a paru trop longue et suspecte aux autorités. »

L’interrogatoire sera mené par « l’opportuniste » Vladimir Poutine. L’étudiant Jirnov découvre alors un personnage de l’ombre, mais ambitieux, qui avait fait le déplacement de Leningrad jusqu’à la capitale dans l’espoir de monter les échelons du pouvoir de l’appareil central du KGB.

« En m’interrogeant pour éventuellement m’arrêter et m’envoyer tout droit en prison, il espérait sans doute faire un bon coup, surtout quand il a appris que je possédais un exemplaire de L’archipel du goulag de Soljenitsyne. Malheureusement pour lui, ça n’a pas fonctionné puisque l’exemplaire en question m’avait été prêté par un ami de l’université, nul autre que le petit-fils de Leonid Brejnev, le secrétaire général du Parti communiste soviétique. »

L’événement fera en sorte de ralentir l’ascension de Poutine, qui sera considéré plus tard comme « inapte » au sein du service d’espionnage, tandis que Jirnov va rapidement intégrer la direction « S » de l’Institut Andropov, une section prestigieuse pour la formation des espions.

« Ils se sont rendu compte au bout d’un an qu’il ne convenait pas du tout à la fonction, puisqu’il était incapable de prévoir la dangerosité des conséquences de ses actions. Il a donc été renvoyé à Leningrad ronger son os en province », raconte Jirnov.

Armes nucléaires tactiques

 

Pour l’auteur, même en accédant aux plus hautes fonctions de l’État russe, Poutine n’a jamais vraiment changé et il possède les mêmes failles, n’hésitant pas aujourd’hui à menacer le monde entier avec l’usage de l’arme nucléaire. « On voit bien que le KGB ne s’est pas trompé sur ses capacités, lance-t-il. En plus de mal juger son armée, il s’est trompé sur le peuple ukrainien, sur le président Zelensky, sur l’Europe, sur l’OTAN et sur la réaction de la communauté internationale. Mais cet homme possède maintenant le pouvoir de détruire l’humanité, et c’est ce qui est vraiment effrayant. »

Le fait que Poutine ait brandi l’arme ultime quelques jours seulement après le début de la guerre en Ukraine démontre qu’il se trouve dans une impasse, lui qui a compris que ses forces conventionnelles ne lui permettraient pas de gagner. « Ce qui rend la Russie puissante, ce sont uniquement ses ogives nucléaires, ajoute-t-il. Quand Poutine évoque des frappes atomiques, j’interprète cela comme un aveu de faiblesse. »

Le pire selon lui ? Si le conflit devait s’enliser, le président russe pourrait être tenté d’utiliser des armes nucléaires dites tactiques, des missiles de moins longue portée, mais tout aussi dévastateurs. « C’est pourquoi nous ne devrions pas nous réjouir d’une possible victoire ukrainienne contre l’armée russe. Si Kiev gagne cette guerre, les répercussions pourraient être catastrophiques pour la planète. »

Aussi incertaines que soient les intentions du président russe, il demeure la seule et unique personne à décider du sort de la planète, s’inquiète Jirnov. Le président russe a fait de son pays une sorte de « village Potemkine », dans laquelle les institutions ne sont que des coquilles vides, il terrorise son entourage, et ceux qui osent lui tenir tête disparaissent.

L’essai détaille d’ailleurs la récente vague de « suicides » parmi les rares oligarques qui ont osé critiquer les politiques du despote ou les décès suspects des proches du pouvoir, notamment l’ancien garde du corps de Poutine, Evgueni Zinitchev, devenu ministre des situations d’urgence.

Poutine, le nouvel Hitler

 

L’ouvrage détaille aussi les dernières années de Poutine au Kremlin, isolé, reclus dans un endroit tenu secret, malade et constamment protégé par une imposante garde prétorienne. Une question s’impose alors : Poutine est-il devenu fou au risque pour nous d’envisager le pire ?

« J’espère que Poutine ne provoquera pas un conflit mondial, mais je n’en suis pas totalement certain. Le despote est un dirigeant secret et torturé de plus en plus radicalisé. Quand on a affaire à un individu qui a le pouvoir d’appuyer sur le bouton rouge, tout dans sa personnalité doit être pris en compte », indique l’auteur qui compare Poutine à Hitler et la Russie à l’Allemagne nazie.

Les sanctions occidentales, l’aide militaire étrangère, l’exclusion de la Russie sur la scène internationale, tout indique que la troisième guerre mondiale a bel et bien commencé, qu’on le veuille ou non, martèle-t-il, critiquant au passage les tentatives du président français, Emmanuel Macron, de maintenir le dialogue avec le tsar de Moscou. « Le président Macron n’a jamais compris comment Poutine fonctionne. Chez le président russe, tout ce qui n’est pas la force brutale est de la faiblesse. On ne peut pas négocier avec Poutine. Son but est d’exterminer le monde occidental, qui est ouvertement son ennemi », conclut-il.

L’engrenage 

Sergueï Jirnov, Éditions Albin Michel, Paris, 2022, 220 pages



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