Les secrets bien gardés de l’Égypte ancienne

Des hiéroglyphes sur canevas exposés au Musée du Caire
Photo: Amir Makar Agence France-Presse Des hiéroglyphes sur canevas exposés au Musée du Caire

Montréal accueille ce week-end un symposium international en égyptologie. Les conférences et débats ouverts au public commémorent les premiers déchiffrements de hiéroglyphes par le Français Jean-François Champollion il y a exactement 200 ans, mais aussi la découverte il y a 100 ans du tombeau du pharaon Toutankhamon.

« L’idée est de rassembler à Montréal de grands noms de l’égyptologie qui sont rattachés à ces deux découvertes-là », explique la professeure Valérie Angenot, du Département d’histoire de l’art de l’UQAM, elle-même du nombre. Elle coorganise le symposium intitulé Golden Years (1822-1922-2022)

« Il y a le déchiffrement des hiéroglyphes d’un côté, un élément de culture immatérielle qui a permis de réacquérir la langue de l’Égypte et de comprendre l’écriture des temples et des papyrus. Puis il y a la découverte d’un patrimoine tout à fait matériel avec la tombe de Toutankhamon. Ça me paraissait intéressant d’un point de vue patrimonial de rassembler les deux thèmes en un seul événement, avec les dates anniversaires pour le justifier. »

Découvertes inégalables

 

Les deux axes organisent les journées de conférences qui se tiendront au Coeur des sciences de l’UQAM, au centre-ville, les 17, 18 et 19 juin. La conférence inaugurale, prononcée vendredi soir par l’archéologue Alain Zivie (CNRS de Paris), circonscrira les enjeux autour des « découvertes inégalables » des hiéroglyphes et de Toutankhamon. Suivra la projection du documentaire de la BBC Tutankhamun in Colour basée sur des images de 1922 colorisées.

Toute cette fin de semaine sera l’occasion d’entendre, notamment, les professeurs Elizabeth Frood (Oxford) et Aidan Dodson (Bristol), le conservateur Christian Greco (Musée de Turin) et la bibliothécaire Vanessa Desclaux (BNF).

Marc Gabolde (Paul Valéry – Montpellier III) traitera des « voyages extraordinaires de quelques objets provenant de la tombe de Toutankhamon » (voir l’encadré).

Égyptologue en herbe

 

Cette percée archéologique a relancé l’égyptomanie dans le monde avec la « Toutmania », qui a laissé des traces bien visibles chez Hergé, dans la mode et dans l’architecture.

Valérie Angenot a eu la piqûre toute jeune, quand sa mère a fait un voyage en Égypte et que son père, Marc Angenot, professeur à McGill, lui a prêté la Grammaire égyptienne de Champollion empruntée à son université. « J’ai passé tout l’été avec ce livre, à étudier le copte puisque Champollion transcrivait les hiéroglyphes dans cette langue. J’avais 10 ans et c’était déjà assez tardif, parce que mes collègues ont plutôt commencé à 7 ou 8 ans. »

Elle a finalement étudié en histoire de l’art, avec une spécialité en égyptologie, matière qu’elle enseigne depuis. Il existe des programmes de formation en égyptologie un peu partout dans le monde, à Toronto et à Vancouver au Canada, mais l’UQAM reste la seule université au Québec à offrir quelques cours spécialisés.

Mme Angenot et son collègue coorganisateur du symposium, Jean Revez, du Département d’histoire, aimeraient développer un programme court plus complet. 

Deux doctorantes québécoises résumeront l’état de ces lieux universitaires, des collections et des projets muséaux de Montréal dans un bloc samedi après-midi.

Les découvertes archéologiques continuent sur une base très régulière, avec l’appui des technologies de pointe. Les satellites permettent de repérer des zones d’intérêt à sonder. L’Égypte contrôle cependant beaucoup plus l’accès aux sites et conserve maintenant les résultats des fouilles, alors que ses richesses étaient autrefois systématiquement pillées par les archéologues étrangers.

L’ouverture du Grand Musée égyptien du Caire, en construction depuis plus de 20 ans, qui a été retardée par la pandémie, devrait se faire sous peu. L’espace d’exposition permanente de plus de 20 000 mètres carrés, conçu par le cabinet Heneghan Peng, est installé près des pyramides de Gizeh et abritera quelque 130 000 objets, dont quelques milliers provenant de la tombe de Toutankhamon, qui ne quitteront plus les lieux.

Voir comme un Égyptien

 

La modélisation 3D et la réalité virtuelle permettent de reconstituer et de faire visiter des lieux fragiles. La professeure Angenot travaille justement sur un projet en oculométrie avec le NeuroLab de l’UQAM. Une tombe sera reconstituée numériquement au Musée des beaux-arts de Montréal et des appareils vont permettre de comparer la réaction des yeux actuels de profanes et d’égyptologues devant ces anciens décors funéraires. « Nous allons un petit peu sonder le cerveau des Égyptiens », explique la professeure.

Une de ses étudiantes au postdoctorat a participé à la création avec Ubisoft d’un programme informatique de déchiffrement de l’écriture ancienne baptisé Fabricius, maintenant exploité par Google. « Les machines reconnaissent et lisent les hiéroglyphes, dit l’égyptologue. Ce n’est pas tout à fait au point, mais l’entraînement est commencé. »

La génétique permet aussi des découvertes. Des prélèvements d’ADN font comprendre les liens familiaux des personnes momifiées. Le professeur Marc Gabolde va présenter ce week-end les résultats d’analyses liées à Toutankhamon.

Un débat avec les conférenciers aura lieu, le 19 juin, sur l’identité de la femme qui a régné sur l’Égypte au XIVe siècle av. J.-C., entre le décès du pharaon Akhenaton et l’avènement au pouvoir de son fils Toutankhamon. Deux clans d’égyptologues s’affrontent, certains pointant Néfertiti, épouse d’Akhenaton, d’autres optant pour Méritaton, fille aînée du couple royal.

Valérie Angenot défend une troisième hypothèse voulant que deux femmes soient montées sur le trône d’Égypte à la mort d’Akhenaton : soit Neferneferouaton, qui avait le titre de reine-pharaonne, et sa soeur Méritaton, dont le statut était celui d’épouse royale.

« C’est intéressant notamment pour les études féministes de savoir que deux femmes sont montées sur le trône d’Égypte, note la professeure. Elles n’ont pas duré, malheureusement, et le patriarcat pharaonique a vite repris le dessus et effacé leur mémoire de la surface de la planète. »

La malédiction de Toutankhamon


Trois égyptologues réputés de France, dont Jean-Luc Martinez, ancien patron du Musée du Louvre, sont soupçonnés de trafic d’antiquités. Une procédure légale en cours pourrait mener à des accusations de blanchiment d’objets archéologiques détournés. L’affaire révélée le mois dernier par Le Canard enchaîné concerne une stèle de la XVIIIe dynastie portant le sceau royal du pharaon Toutankhamon.

L’objet est de 1300 ans plus ancien que la pierre de Rosette, base de l’eurêka de Champollion. Il a été acheté en 2016 par les Émirats et l’antenne d’Abou Dhabi du Louvre. Le trio d’experts, qui comprend aussi le directeur des antiquités égyptiennes du musée et un chercheur du Collège de France, aurait fermé les yeux sur les douteux certificats de provenance d’un lot de cinq trésors payé plusieurs millions de dollars.

Le professeur Marc Gabolde, de l’Université Paul Valery – Montpellier III, a publié en 2019, dans Revue d’égyptologie, un article concernant cette stèle en granit rose d’environ 1,7 m.

Dans sa conférence au symposium, le professeur Gabolde va parler de pièces anciennes liées au tombeau de Toutankhamon, mais pas des controverses récentes. Il aura l’occasion de discuter trafic d’objets archéologiques dans d’autres interventions faites cette semaine à Montréal. L’égyptologue a préféré ne pas donner d’entrevues sur les délicats sujets avant son arrivée au Québec.

« Marc Gabolde a un peu été le lanceur d’alerte concernant l’exposition de la stèle du Louvre d’Abou Dhabi qui date de l’époque de Toutankhamon, dit Valérie Angenot, coorganisatrice du symposium. Il a demandé d’où venait cette pièce puisqu’il étudie tous les monuments de ce pharaon. »



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