«Pour toi Flora»: à petits pas

«Les gens ont compris que j’ai l’air autochtone parce que je le suis», confie Charles Bender, acteur issu de la nation huronne-wendate, que l’on peut voir dans Pour toi Flora ainsi que dans Eaux turbulentes (notre photo), avec Jacob Whiteduck-Lavoie (à droite).
Photo: Radio-Canada «Les gens ont compris que j’ai l’air autochtone parce que je le suis», confie Charles Bender, acteur issu de la nation huronne-wendate, que l’on peut voir dans Pour toi Flora ainsi que dans Eaux turbulentes (notre photo), avec Jacob Whiteduck-Lavoie (à droite).

« Pour toi Flora joue un rôle monumental et essentiel dans la représentation des personnages autochtones à l’écran », lance avec enthousiasme Charles Bender, acteur issu de la nation huronne-wendate qui tient un rôle dans la série de Sonia Bonspille Boileau sur l’héritage des pensionnats pour Autochtones au Québec. Mais au-delà d’une représentation « profonde, tridimensionnelle et complexe », la première fiction écrite, réalisée et produite par une Autochtone pour Radio-Canada a aussi influencé le tournage. « L’équipe comprenait l’événement traumatique dont il est question, et le plateau lui-même était sécuritaire. Nous ne nous sentions jamais mal d’exprimer nos opinions, de faire des propositions. Et à aucun moment nous ne devions donner un cours Autochtones 101 », raconte-t-il. Cette première étape trace ainsi le chemin pour des progrès qu’il est encorepossible d’accomplir.

Pour Véronique Rankin, directrice générale du Wapikoni mobile, le résultat de la série, disponible sur Tou.tv, est extraordinaire et fait partie du processus de guérison des communautés autochtones. « Pour toi Flora est une production de qualité acceptée tant par les membres des Premières Nations que par le monde allochtone, explique-t-elle. Que Radio-Canada accepte qu’un producteur autochtone travaille à sa façon est une immense avancée. » Charles Bender estime qu’il était temps que la chaîne publique francophone prenne ses responsabilités par rapport au contenu autochtone afin que celui-ci ne repose pas seulement sur le Réseau de télévision des peuples autochtones (APTN). Il croit désormais que « les gens écoutent un peu plus les Autochtones. L’environnement n’en est que plus riche ».

Dépasser les clichés

 

Véronique Rankin pense par ailleurs que l’existence de séries comme Pour toi Flora permet peu à peu de briser les clichés sur l’univers autochtone véhiculés par les westerns hollywoodiens depuis longtemps.« Il faut reconnaître l’importance du travail accompli dans le milieu du cinéma, au Québec, mais aussi ailleurs au Canada, pour faire changer les choses. C’est là où la souveraineté narrative autochtone devient essentielle. » André Dudemaine, directeur artistique du festival international Présence autochtone, salue l’arrivée d’acteurs et d’actrices autochtones sur nos écrans. « Même s’ils ne décident pas du scénario, il est primordial que les artistes autochtones puissent incarner leurs personnages à leur façon et avec authenticité. Ils amènent les choses plus loin de manière convaincante, poursuit-il. Il est important que les comédiens donnent une image personnelle de leur personnage, car une image universelle reste dans le stéréotype qui a toujours prévalu dans le cinéma. »

Des réalisatrices comme Tracey Deer, avec Mohawk Girls, et Sonia Bonspille Boileau ont ouvert la voie pour une nouvelle perspective

Selon André Dudemaine, ce sont bien les acteurs qui sont à l’avant-garde de ce combat. Il rappelle, pour ce faire,l’exemple « canonique » de Chief Dan George, qui avait été choisi pour Little Big Man, d’Arthur Penn, au siècle dernier et dont la « brillante et authentique » interprétation lui avait valu d’être nommé aux Oscar comme meilleur acteur de soutien. Et l’émergence de cinéastes autochtones y est également pour quelque chose. « Des réalisatrices comme Tracey Deer, avec Mohawk Girls, et Sonia Bonspille Boileau ont ouvert la voie pour une nouvelle perspective », dit-il.

Nicolas Renaud, professeur adjoint en études autochtones à l’Université Concordia, évoque aussi l’apparition de ces nouveaux visages — il en va de même pour les documentaires réalisés par Alanis Obomsawin depuis 50 ans — qui changent la donne. « Nous vivons dans une époque où, de plus en plus, l’imaginaire autochtone se représente lui-même plutôt que de passer par un regard extérieur décalé qui en fait un objet exotique ou de compassion », souligne-t-il. Celui-ci mentionne à cet égard Hochelaga, terre des âmes, film de François Girard sorti en 2017, « qui exploite notamment le fantasme de la spiritualité et véhicule certains autres clichés ».

Il fait, entre autres, référence à la scène d’ouverture du film, où l’on voit « un chaman faire une incantation au ciel ». « C’est de la folklorisation, précise-t-il. Ensuite, on voit que les Canadiens français et les Autochtones luttent ensemble contre les Anglais, alors que dupoint de vue autochtone, c’est eux contre deux colonisateurs qui parlent deux langues différentes. »

Le Québec à la traîne

Si cette vision subjective du colonialisme traduit partiellement la raison pour laquelle le Québec n’a pas avancé à la même vitesse que le reste du Canada en matière de représentation à l’écran des personnages autochtones, Charles Bender reconnaît toutefois que le milieu culturel est à l’écoute et fait preuve de bonne foi. « Les travailleurs culturels du Québec font de grands efforts pour mettre les choses à niveau », confie le comédien.

Photo: Radio-Canada La série raconte l’histoire d’un frère et une sœur d’origine anichinabée qui passent leur jeunesse dans un pensionnat pour Autochtones, dans les années 1960. Des années plus tard, ils tentent de faire la paix avec leur douloureux passé.

« Avant que je sois amené à jouer des personnages autochtones, il y a une quinzaine d’années, les productions s’attendaient à voir un Navajo débarquer… Alors forcément, l’Innu ou le Wendat ne faisait pas le poids face à un Asiatique ou à un Sud-Américain. On est enfin sortis de ça ! Les gens ont compris que j’ai l’air autochtone parce que je le suis. »

À ce propos, il applaudit la réintégration du personnage de Bill Wabo, joué par Marco Colin, dans la série radio-canadienne Les pays d’en haut. « Comme l’oeuvre existait déjà, il y avait beaucoup de travail à faire pour rendre ce personnage plus profond qu’il ne l’était dans le matériel source et pour que Bill Wabo ne soit pas simplement l’Autochtone de service », note-t-il.

Même s’il manifeste volontiers son optimisme quant à la représentation de personnages autochtones dans les séries et les films québécois, André Dudemaine en appelle enfin à la vigilance. « Il ne faut pas que ce tournant et l’ouverture actuelle ne soient qu’un feu de paille. Certaines inquiétudes ne seront pas effacées de sitôt », prévient-il.

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