Une paroisse de Québec en quête d’un miracle pour éviter la faillite

En mai 2020, une immense banderole du regroupement citoyen SOS Saint-Sacrement, mobilisé dans le but de sauver et de revaloriser l’église du Très-Saint-Sacrement, arborait la clôture entourant le bâtiment.
Photo: Charles-Frédérick Ouellet Le Devoir En mai 2020, une immense banderole du regroupement citoyen SOS Saint-Sacrement, mobilisé dans le but de sauver et de revaloriser l’église du Très-Saint-Sacrement, arborait la clôture entourant le bâtiment.

La survie de l’église du Très-Saint-Sacrement, à Québec, pourrait signer l’arrêt de mort de la paroisse qui la possède. Cette dernière estime que la facture pour réparer et entretenir le lieu saint atteindra 16,5 millions de dollars en 2032, un fardeau qui risque de l’acculer à la faillite et qui compromet la conservation d’autres églises à la valeur patrimoniale plus importante.

Fin mai, après deux ans de tergiversations et de pression publique, la ministre de la Culture, Nathalie Roy, sauvait l’église du Très-Saint-Sacrement d’une probable démolition en la classant au registre du patrimoine culturel du Québec.

Une décision accueillie avec exaspération par la paroisse Bienheureuse-Dina-Bélanger. En 2017, une partie de l’église s’écroulait, heureusement sans faire de blessés. Sa nef a accueilli ses derniers fidèles en septembre 2019. Depuis, l’édifice est condamné, vide et en attente de réparations urgentes.

L’église est à l’agonie, clame depuis des années la paroisse. Son classement, déplore-t-elle aujourd’hui, en fait maintenant un gouffre financier.

Une facture majorée

 

La ministre a fondé sa décision sur un rapport d’expertise technique commandé à la firme EVOQ et présenté le 6 mai dernier. Le document conclut que « le bâtiment semble stable et en bon état ». Il recommande néanmoins qu’une « campagne de réhabilitation majeure » soit entreprise « à court terme afin de permettre la réouverture sécuritaire du bâtiment au public ».

Le gouvernement a promis quatre millions de dollars pour procéder aux travaux jugés prioritaires, une somme qui correspond à l’estimation évoquée par EVOQ dans son rapport. Or, la paroisse calcule que le prix du chantier risque d’exploser.

C’est que les évaluations transmises par EVOQ excluent plusieurs frais susceptibles de faire gonfler la facture. La firme mentionne elle-même, dans son rapport, ne pas tenir compte de certaines dépenses inhérentes au chantier.

« L’horizon de réalisation et le programme à développer selon les budgets disponibles représentent des variables considérables qui peuvent affecter de manière appréciable l’évaluation de ces coûts », prend-elle la peine de préciser.

La paroisse a elle-même calculé le prix du chantier, en incluant cette fois les honoraires professionnels, les taxes, les frais de gestion et l’inflation. Résultat : les travaux d’urgence ne coûteront plus 4 millions de dollars, comme mentionné dans le rapport, mais dépasseront 6,5 millions. Si l’estimation de la paroisse s’avère juste, l’enveloppe promise par la ministre Roy ne suffira plus et la fabrique devra débourser 2,5 millions de dollars pour acquitter la différence.

Les travaux de pérennisation, que la firme propose d’amortir « sur la plus longue période possible » en raison de leur coût « souvent hors de portée du propriétaire », subissent la même augmentation en vertu des calculs de la paroisse.

Estimés à 5,5 millions de dollars dans le rapport d’EVOQ, ces travaux grimpent à 10 millions de dollars en tenant compte de la hausse projetée des prix et des différentes dépenses exclues par la firme. La paroisse réalise ce calcul en projetant une inflation de 5 % jusqu’en 2023, puis de 2 % pour les années subséquentes et ce, jusqu’en 2032.

« La Fabrique avait estimé les coûts de réparation de l’ancienne église du Très-Saint-Sacrement à environ 10 millions de dollars, écrit la paroisse. À la lecture du rapport d’EVOQ, elle s’aperçoit qu’elle avait sous-estimé ces coûts. Elle en est désolée. »

D’autres églises en péril

À l’époque où la paroisse évaluait le prix des travaux à 10 millions de dollars, elle affirmait déjà que ce fardeau financier « pourrait être un obstacle insurmontable […] qui risque fortement de la conduire vers la faillite ».

Le coût qui incombe à la paroisse pour préserver l’église du Très-Saint-Sacrement compromet désormais la pérennité des deux autres lieux de culte sous sa gouverne, soit l’église Saint-Charles-Garnier et l’église Saint-Michel-de-Sillery. La valeur patrimoniale de la première, selon l’inventaire des lieux de culte réalisé en 2003, est « exceptionnelle » — soit plus grande que la valeur de l’église du Très-Saint-Sacrement, jugé « supérieure ».

Pourtant, la paroisse a récemment condamné l’église Saint-Charles-Garnier. La rareté des fidèles, jumelée à l’appréhension de devoir engloutir une fortune dans la réparation de l’église du Très-Saint-Sacrement advenant son classement, a motivé la décision annoncée le 15 mai.

Des habitués de l’église Saint-Charles-Garnier déplorent maintenant sa fermeture imminente. L’Ensemble philharmonique de la Capitale y avait notamment fait son nid.

« Nous avons jusqu’au 20 juin pour quitter nos locaux ! déplore son directeur, François-Olivier Loignon, dans une lettre transmise au Devoir. Pour un orchestre communautaire comme le nôtre, c’est non seulement un deuil, mais aussi une source de plusieurs désagréments puisque nous devons trouver de nouveaux locaux adaptés à la pratique orchestrale. »

Sans argent neuf, la paroisse se dit à court de moyens pour entretenir et réparer ses clochers. Aucun programme gouvernemental n’aide la paroisse à amortir les coûts pour entretenir l’église du Très-Saint-Sacrement. En raison de son statut, la fabrique est inéligible au programme de requalification des édifices religieux patrimoniaux. Maintenant qu’elle a l’obligation de protéger l’immense église du Très-Saint-Sacrement et seulement quatre millions de dollars publics pour le faire, elle se demande, de plus en plus, vers quel saint se tourner.

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