Quelle place à la radio pour la voix des femmes?

Annie Desrochers a pris la barre de l’émission du retour à la maison d’ICI Première Montréal en septembre 2015. Et malgré l’horaire atypique qui accompagne ce rôle, la mère de cinq enfants n’a pas hésité une seconde lorsqu’on le lui a proposé.
Valérian Mazataud Le Devoir Annie Desrochers a pris la barre de l’émission du retour à la maison d’ICI Première Montréal en septembre 2015. Et malgré l’horaire atypique qui accompagne ce rôle, la mère de cinq enfants n’a pas hésité une seconde lorsqu’on le lui a proposé.

À l’occasion du centième anniversaire de la radio francophone en Amérique du Nord, Le Devoir explore ce média en transformation.

Il y a un siècle, elles lisaient des recettes de cuisine et donnaient des conseils ménagers en ondes. Aujourd’hui, les femmes parlent autant de politique, de culture que de sport à leurs auditeurs. Du moins, à la radio publique. Au privé, les animatrices se comptent sur les doigts d’une main — et rares sont celles qui accompagnent les Québécois au réveil ou au retour du travail, les créneaux les plus écoutés.

« Quand j’écoute les radios privées, c’est beaucoup des voix d’hommes. Mais j’ai l’impression qu’à Radio-Canada, on a atteint une certaine parité. La présence des femmes en ondes, ça va plus de soi. […] Et le fait de ne plus être cantonnées aux émissions culturelles, de société ou de chanson, ça dénote une réelle évolution. On est capables de faire de l’information et de l’actualité ! » soutient Annie Desrochers.

L’animatrice a pris la barre de l’émission du retour à la maison d’ICI Première Montréal en septembre 2015. Et malgré l’horaire atypique qui accompagne ce rôle, la mère de cinq enfants n’a pas hésité une seconde lorsqu’on le lui a proposé. « C’est une question d’organisation, un rythme à prendre », explique-t-elle, « comme pour l’émission du matin », où elle a été chroniqueuse pendant plusieurs années et animatrice suppléante pendant quelques mois.

Il faut souligner, toutefois, que la fin de l’après-midi sur les ondes montréalaises de Radio-Canada n’avait pas été animée par une femme depuis les années 1960. Quant à l’émission du matin, ce n’est que cette année qu’on a atteint une première fois la parité à travers les stations d’ICI Première de la province, avec cinq femmes et cinq hommes à la barre.

« Seule dans sa gang »

C’est surtout du côté des radios privées que le bât blesse. Sur les six stations parlées de Cogeco Média, les voix masculines monopolisent les ondes. Aux aurores, on n’y compte qu’une seule morning woman, Catherine Gaudreault, qui anime Que la Mauricie se lève.

« Au public, il y a eu des efforts. C’est surtout dans les radios commerciales, le problème », soutient l’ex-journaliste Geneviève Bonin-Labelle, qui a publié l’ouvrage Women in Radio: Unfiltered Voices from Canada en 2020. « Oui, il y a plus de femmes, mais elles restent minoritaires et sont rarement à la barre de leur propre émission. Elles vont présenter la météo, faire des chroniques culturelles ou coanimer avec un homme. Sans compter que les émissions de politique, d’actualités ou d’affaires publiques, ça reste dans le domaine masculin. »

Isabelle Maréchal, qui animait jusqu’à l’an dernier l’émission d’affaires publiques Isabelle le matin au 98,5 FM, confie s’être longtemps sentie « seule dans sa gang ». « J’étais la Schtroumpfette », note-t-elle en référence au livre Le boys club de Martine Delvaux, qui décrit le « principe de la Schtroumpfette » comme le fait d’intégrer une femme dans un groupe d’hommes afin de se donner bonne conscience.

Celle qui a été à la barre de sa propre émission d’avant-midi à CKAC dès le début des années 2000 indique avoir toujours dû provoquer sa chance. « À l’époque, j’avais vu une publicité de CKAC dans le journal qu’avec des photos d’hommes. J’ai été un peu baveuse, je suis allée voir le boss pour lui dire : “Quand vous serez prêt à engager une femme, vous avez mon numéro.” Quelques mois plus tard, j’avais mon émission », raconte-t-elle.

Le scénario s’est répété lorsqu’elle a eu l’occasion d’être animatrice matinale, en attendant que Paul Arcand entre en poste au 98,5 en 2004. « J’ai lu qu’ils avaient du mal à trouver quelqu’un pour réchauffer le siège. Je me suis proposée. […] C’est comme si on n’allait pas penser à contacter une femme pour ces postes-là, surtout lorsque la radio est dirigée par des hommes », déplore Mme Maréchal, qui conseille aux femmes de foncer et prendre leur place.

Des créneaux exigeants

 

Le vice-président des stations parlées de Cogeco Média, Pierre Martineau, assure pour sa part être à la recherche d’animatrices pour diversifier ses grilles horaires. « Je n’en trouve pas. Je suis constamment à l’affût de femmes d’opinions, de caractère, intéressantes, captivantes, qui peuvent livrer de bonnes performances dans ces emplois à très grande pression. Mais il n’y en a pas tellement qui veulent faire ça. »

Désormais à la tête de la maison de production IPROD Média, Isabelle Maréchal reconnaît que l’horaire de la matinale ou du retour à la maison peut en rebuter certaines. « Moi, par exemple, le 10 h-midi me convenait mieux il y a 15 ans. J’avais deux jeunes enfants à la maison, je voulais être présente pour elles. La conciliation travail-famille était encore moins facile qu’aujourd’hui. »

« La matinale, c’est le créneau le plus demandant de la grille horaire », renchérit Marie-France Bazzo, qui a été la première morning woman à Radio-Canada, de 2013 à 2015. « On se lève au milieu de la nuit, il faut avoir lu les journaux, être vif et dans toute sa puissance dès 5 h du matin. Si vous voulez être là pour des enfants, c’est plus difficile. J’ai pas d’enfants, la question ne se posait pas pour moi, mais il y avait l’impact sur la vie sociale. »

Elle n’en a pas moins « adoré » chaque minute en ondes. « J’aurais peut-être pas fait ça pendant dix ans, mais je n’en aurais pas juste fait deux », ajoute celle qui cherche encore les raisons qui ont conduit à la fin de son contrat.

Il y a aussi cette idée persistante voulant qu’une voix de femme, plus aiguë, dérange l’oreille des auditeurs. « Avant, pendant et après que je prenne la job, je me suis fait dire que les auditeurs veulent des voix d’hommes pour commencer le matin. J’ai fait mes deux ans et les cotes d’écoute n’ont jamais baissé pourtant ! » soutient Marie-France Bazzo.

« C’est ridicule ! s’insurge Isabelle Maréchal. En radio, ce n’est pas une question de timbre de voix, c’est une question d’empathie, de capacité d’écoute, d’expression. Il faut être capable de parler aux gens, de les intéresser en s’imaginant en conversation avec eux. La fausseté, ça s’entend très facilement en radio. Ça ne trompe pas, ça ne pardonne pas. »



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