Tsunami en Asie - Patrimoine en péril

Les responsables sri-lankais du patrimoine et de l'environnement n'en reviennent toujours pas: le raz-de-marée de dimanche a fait des dizaines de milliers de morts chez les humains mais n'a laissé nulle trace de cadavres d'animaux dans le Parc national de Yala. Les vagues géantes ont pourtant pénétré jusqu'à trois kilomètres à l'intérieur de la plus grande réserve naturelle de l'île, située dans sa partie sud-est, qui abrite des centaines d'éléphants sauvages et plusieurs léopards.

«Ce qui est étrange, c'est que nous n'avons trouvé aucun animal mort», a déclaré à Reuters H. D. Ratnayake, directeur adjoint du ministère de l'Environnement. «Aucun éléphant n'est mort, on n'a même pas retrouvé un cadavre de lièvre ou de lapin. Je pense que les animaux peuvent anticiper ce type de catastrophe. Ils ont un sixième sens. Ils le savent à l'avance.»

La portion littorale du parc a souffert. L'étendue des dégâts aux autres sites patrimoniaux de l'océan Indien demeure cependant inconnue pour l'instant.

«Les responsables des monuments et sites du Sri Lanka vont déployer des architectes et des archéologues au cours des prochains jours pour dresser un état des lieux les plus importants», a expliqué Dinu Bumbaru, secrétaire général du Conseil international des monuments et sites (ICOMOS). L'organisation non gouvernementale de professionnels travaille à la conservation du patrimoine culturel et naturel dans le monde. L'ICOMOS conseille l'ONU et l'UNESCO, notamment pour la constitution de la Liste du patrimoine mondial.

Le Sri Lanka compte sept inscriptions sur cette liste. La vieille ville de Galle et ses fortifications a écopé. Fondée au XVIe siècle par les Portugais, Galle a atteint son apogée au XVIIIe siècle, avant l'arrivée des Britanniques. L'ensemble illustre l'interaction entre l'architecture européenne et les traditions de l'Asie du Sud.

«La partie intra muros a résisté, mais les faubourgs sont dévastés, selon les renseignements qui nous parviennent», a dit M. Bumbaru. Un article de The Independent publié avant-hier décrit ce qui reste de la cité comme «une ombre humide de ce qu'elle fut autrefois».

Le secrétaire général de l'ICOMOS a eu des entretiens téléphoniques hier matin avec ses collègues de Colombo, la capitale du Sri Lanka. «Leur réaction me semble exemplaire», a poursuivi celui qui anime également l'organisme Héritage Montréal. «Les priorités ont été bien établies. Les interventions ont d'abord concerné le sauvetage et l'aide à accorder aux membres des organisations patrimoniales et à leurs familles. Ensuite, les responsables du patrimoine ont décidé de s'impliquer dans l'examen des sites afin que les ressources gouvernementales ne soient pas détournées au moment où la population en a le plus besoin.»

Ne pourraient-ils pas au contraire participer aux interventions humanitaires? «Il est question de spécialistes du patrimoine, a alors répondu le secrétaire général. Ils agissent dans leur champ de compétence pour assurer une contribution importante à leur société.»

Le dilemme se pose dans toute la région dévastée dimanche par des vagues atteignant cinq mètres de hauteur. Le déluge déferlant a inondé des villages entiers, détruits des hôtels, semé la mort et la dévastation sur des milliers de kilomètres.

La géographie de l'Indonésie complique l'intervention et l'inventaire des dommages. L'archipel constitué de centaines d'îles totalise également sept inscriptions sur la liste du Patrimoine mondial. La Thaïlande n'en compte aucune, mais ses sites naturels sur le littoral pourraient avoir été lourdement affectés.

«La catastrophe met aussi en évidence les conséquences de certains choix économiques, a commenté M. Bumbaru. Cette région, qui subit déjà une pression démographique importante, a détruit plusieurs zones boisées, en bordure de l'océan, pour implanter des équipements touristiques.»

L'ICOMOS et d'autres agences reliées à l'ONU vont tenter de tirer des leçons de la catastrophe. L'ICOMOS organise une rencontre à Kyoto et Kobé à la mi-janvier sur le dixième anniversaire du tremblement de terre qui avait frappé cette dernière ville et qui y avait fait pour un demi-milliard $US de dommages dans le seul secteur patrimonial. Des représentants du Sri Lanka, de l'Indonésie et de la Thaïlande seront alors appelés à présenter des rapports sur l'état des lieux dans leur pays respectif.

Le tsunami est survenu presque un an jour pour jour après le tremblement de terre qui a dévasté la cité de Bam, en Iran, une autre inscription du patrimoine mondial. Une cérémonie a rappelé cette tragédie le 27 décembre. Les autorités iraniennes ont fait le point sur les efforts nationaux et internationaux pour préserver et étudier le site. La catastrophe a par exemple permis de développer les techniques de construction traditionnelle en terre puisque la citadelle a en partie résisté au séisme.

Le doublé catastrophique de fin d'année donne finalement une leçon à toutes les instances du monde chargées de veiller au grain. «Il faudra mettre en place des gardes et des vigiles, même pendant Noël», a reconnu M. Bumbaru, qui pourrait songer à embaucher des lapins et des éléphants...