Les mutations de Cronenberg

David Cronenberg à Cannes
Photo: Daniel Cole Associated Press David Cronenberg à Cannes

On n’avait pas vu David Cronenberg à Cannes depuis Maps to the Stars il y a huit ans, lui si longtemps une de ses figures de proue. Il précise avoir vécu le deuil de sa femme sans grande envie de tourner. Mais le revoici, avec frais en mémoire le scandale que son Crash avait suscité en 1996. Des festivaliers s’étaient sentis mal. Cris, huées devant un film jugé provocateur et trop sanglant. Le cinéaste s’en étonne encore. Il a accompagné des décennies plus tard la version restaurée du film à la Mostra de Venise. « C’était un jeune auditoire intense, qui l’a beaucoup apprécié. » Les temps changent…

Chose certaine, avec Crimes of the Future (il a repris le titre et vaguement la matière d’une de ses premières œuvres), le Torontois retrouve la veine explorée dans maints films précédents : Dead Ringers, Scanners, ExistenZ, et autres Videodrome. Entre la mutation des corps et des machines, quand de nouvelles réalités transforment les organes et que la peau couturée de cicatrices et tatouée devient une forme d’art et un mode de survie, ce poète de l’image trouve à boire et à manger.

Dans Crimes of the Future, tourné à Athènes après avoir envisagé Toronto, en un avenir innommé, l’environnement toxique crée des mutations inquiétantes. Un vieil artiste saltimbanque, aux allures de pénitent et de moine masqué (Viggo Mortensen, l’alter ego de Cronenberg), frappé par un virus destructeur, exhibe l’ablation de ses organes tatoués et reconstitués devant le public et éprouve des sensations délicieuses à se faire opérer. Il ne pratique plus le sexe à l’ancienne manière, malgré la présence de sa compagne, Caprice (Léa Seydoux), et les avances de l’envoyée du Bureau du registre national des organes (Kristen Stewart), qui les suit et les observe.

Cronenberg revient ici d’autant plus aux thèmes lancinants devenus sa marque que le scénario de son dernier film avait été écrit vingt ans plus tôt. Il n’y a rien changé. Pas un iota. Oui, mais voilà, entre-temps, les bouleversements climatiques se sont accélérés, la pandémie a déversé son venin (et compliqué le tournage du film), le body art est devenu un art à part entière. Lui-même a vieilli. Alors, la réalité planétaire valide ses angoisses. Comment l’humanité pourra-t-elle survivre aux monstres qu’elle a créés ? « Les gens ont des raisons légitimes de se poser des questions sur l’avenir », dit-il. Cronenberg constate qu’Internet et les claviers devenus extension des doigts, comme la pandémie en modifiant notre vision du monde, changent l’écho du film.

Quand on le qualifie de visionnaire, il répond que l’art est d’abord l’exploration de la condition humaine, mais que certains créateurs peuvent préfigurer les lendemains en poussant jusqu’à l’extrême les signes qu’ils entrevoient. L’expression « thèmes obsessionnels » le fait tiquer aussi. « Il s’agit plutôt d’observation. Le corps est toujours l’objet filmé. »

Cronenberg considère la sexualité humaine comme de plus en plus compliquée. « Elle possède déjà des dimensions physiques, sociales et créatives. La pandémie, les liens sur Internet, le mouvement #MeToo l’ont transformée. Un jour, il faudra avoir un certificat de ses partenaires pour pouvoir s’y frotter. »

Le cinéaste s’est toujours déclaré sans métaphysique. Il considère que le corps est l’alpha et l’oméga de l’existence, mais assure prendre un plaisir fou à faire construire des machines qui constituent l’extension de la biologie et modifient ses fonctions.

Pour lui, Viggo Mortensen est un ami et un collaborateur avec qui il communique à demi-mot. Travailler avec Léa Seydoux et Kristen Stewart fut une expérience qui l’a enrichi. « Léa porte en elle la culture française et Kristen, son passé dans Twilight puis sa carrière d’actrice. Elles représentent deux univers. » Au départ, il voulait confier le rôle de Kristen à Léa, qui se voyait dans l’autre personnage et a obtenu gain de cause. « Une intuition juste », estime-t-il.

Le film est aussi une métaphore de l’artiste qui offre son intériorité aux autres avec une sorte de générosité 

 

Dans son film, entre errances du héros, performances et opérations, en des lieux où des bras mécaniques se greffent aux corps meurtris, Crimes of the Future joue de poésie incisive, découpe les chairs à la chirurgie, modifie les visages. Sous l’apparente provocation des images se découvre une fatalité presque douce. Cette œuvre est un cauchemar, mais aussi un état des lieux sans cynisme, avec une caméra souvent admirable posée sur une ville sans voitures ni temporalité, sur fond de bateau naufragé. Ce dernier opus n’est pas son plus décapant. Le cinéaste à la crinière blanche gagne en douceur, mais son romantisme noir touche de nouvelles fibres. Son élégance stylistique se colle aux affres sur l’avenir certes, également aux vieilles traditions du cirque et de freak show, dans un Athènes pétri d’histoire, réduit souvent à des rues vides, à des signes en alphabet grec sur les panneaux, à des ombres qui passent.

« Le film est aussi une métaphore de l’artiste qui offre son intériorité aux autres avec une sorte de générosité », dit-il. Et toute l’angoisse d’un monde fracassé que le public verra dans Crimes of the Future n’est peut-être rien à côté des projections intimes qu’un créateur peut y exprimer. Ni tout à fait le même ni tout à fait un autre que celui qu’il avait imaginé vingt ans plus tôt, son film nous dit que Cronenberg survole les époques avec son fanal toujours allumé. La promesse d’un prochain thriller, The Shrouds, avec Vincent Cassel assure aussi qu’il n’a pas fini de nous perturber.

Odile Tremblay est l’invitée du Festival de Cannes.

Photo: Nikos Nikolopoulos «Crimes of the Future», de David Cronenberg, a été tourné à Athènes. Sur la photo, Kristen Stewart (gauche) dans le rôle de Timlin et Léa Seydoux, dans le rôle de Caprice.

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