Souveraineté du territoire ferronien

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Le 15 novembre 1947, Jacques Ferron écrit à Pierre Baillargeon: «Les idées sont toujours triviales, et les gens qui se battent pour elles sont le plus souvent des charretiers.» Ce n'est pas la doctrine qui l'attire, mais le territoire de l'imaginaire vers lequel il se dirige intuitivement. Même si rien ne contrarie l'amitié qui lie les deux épistoliers, Ferron constate que les idées qu'il échange avec Baillargeon les mènent chacun vers des continents littéraires opposés.

En 1941, Pierre Baillargeon (1916-1967) et Jacques Ferron (1921-1985), deux anciens élèves de Brébeuf, qui avaient bien entendu l'allure de jeunes bourgeois élitistes, ont entamé une correspondance pour traiter de l'émergence de la littérature dans une société que tous les deux jugeaient obscurantiste: la société canadienne-française. Leur dialogue naissait sous le signe européen du néoclassicisme valéryen.

En 1948, Baillargeon, l'aîné et le maître, qui a fondé chez nous, avec Roger Rolland, la revue Amérique française, part tout naturellement s'installer en France. L'année suivante, Ferron, le cadet et le disciple, qui a découvert le Québec profond en pratiquant la médecine auprès des illettrés de la Gaspésie, s'établit dans un bidonville canadien-français de la banlieue montréalaise, comme s'il allait dans le Far West. Il évoquera même, en 1954, son «mépris de la France».

«De l'arrogance est nécessaire à qui veut écrire», avouait Ferron à Baillargeon dès 1941. Il ne se doutait pas encore que, dans son oeuvre littéraire souvent incomprise et dans sa pensée sous-estimée, cette arrogance le conduirait à faire du bidonville, à partir duquel croîtra Ville Jacques-Cartier, un lieu privilégié de la modernité québécoise.

Sous les apparences de propos artificiels que dicterait l'admiration béate de Valéry, d'Alain et de Giraudoux, Tenir boutique d'esprit, correspondance inédite (1941-1965), de Ferron et de Baillargeon, constitue, par la profondeur et l'originalité des réflexions, un témoignage historique irremplaçable.

Édité par Marcel Olscamp et présenté par Jean-Pierre Boucher, ce livre, modèle d'érudition et de critique, permet de mieux comprendre une deuxième correspondance inédite qui, publiée simultanément, apparaît tout aussi importante que la première. Il s'agit de «Nous ferons nos comptes plus tard», recueil des lettres échangées entre Ferron et André Major de 1962 à 1983. Grâce à Lucie Hotte et à Major lui-même, nous sommes, une fois de plus, devant une édition très soignée.

Déjà hostile au dogmatisme littéraire dans sa correspondance avec Baillargeon, Ferron va plus loin dans ses lettres à Major. Il fait du relativisme politique le corollaire du relativisme esthétique. Au jeune écrivain qui l'interroge en 1962 sur l'imminence d'une révolution indépendantiste au Québec, Ferron répond que la question est sans importance. «Se tenir au flanc d'une communauté humaine sans trop savoir si l'on est le parasite, l'assassin ou l'amant, c'est, explique-t-il à Major, une performance qui ne nuit pas à un homme.»

En préconisant la libération nationale dès les années cinquante, Ferron exprime une conviction très nuancée. Il préfère la lenteur d'un mouvement populaire à la soudaineté d'une révolution élitiste. «Les révolutionnaires, ceux qui sont attachés au français, écrit-il à Major en 1962, me semblent bien loin du peuple.» Ce dernier «ne se battra sûrement pas pour les oeuvres de Saint-Denys Garneau», précise Ferron.

Pour ne pas que le fanatisme gâche l'idéal de la liberté, il ira jusqu'à déclarer en 1966: «Nous devrions nous contenter d'un État semi-autonome de langue française dans une vaste fédération mondiale anglo-française...» Ce propos candide tranche sur le jugement que Ferron émettait en 1963 à propos des premiers terroristes du FLQ. «Leur mérite est incontestable», avouait-il à Major. Pour suivre les méandres de la vie, les opinions ferroniennes, paradoxales mais non contradictoires, se juxtaposent comme, dans le territoire intérieur de l'écrivain, la littérature rêvée se juxtapose au bidonville en ébullition qui devient la ville champignon, la Révolution tranquille au quotidien. Ville Jacques-Cartier, «un centre nerveux du Québec», proclamera Ferron.

Ce ne sont pas les idées qui comptent, mais la manière de les exprimer, croit-il avec Baillargeon. Les idées pures conduisent au fanatisme ou à la lâcheté. Conscient de l'incertitude de l'avenir du Québec, Ferron ne cherche pas à imposer son angoisse. «Je serais seul que cela ne me dérangerait pas», écrit le militant à Major en 1962. Le Québec libre est en lui. Le territoire intériorisé par l'écrivain est déjà réel et certain. Pour Ferron, au prix de la hantise du suicide, la confirmation politique de la délivrance reste tragiquement superflue.

TENIR BOUTIQUE D'ESPRIT

Jacques Ferron

et Pierre Baillargeon

Lanctôt

Montréal, 2004, 152 pages

« NOUS FERONS NOS COMPTES PLUS TARD »

Jacques Ferron et André Major

Lanctôt, Montréal, 2004, 128 p.