La quête identitaire d’Adib Alkhalidey

À 34 ans, Adib Alkhalidey a finalement choisi l’enracinement, au terme d’années de réflexions et de tourments. Il habite aujourd’hui à la campagne avec son épouse, loin du «show-business» dont il a connu l’envers du décor.
Photo: Valérian Mazataud Le Devoir À 34 ans, Adib Alkhalidey a finalement choisi l’enracinement, au terme d’années de réflexions et de tourments. Il habite aujourd’hui à la campagne avec son épouse, loin du «show-business» dont il a connu l’envers du décor.

Né d’un père irakien et d’une mère marocaine, Adib Alkhalidey a longtemps eu le sentiment d’être apatride. Un vide identitaire souffrant, mais difficile à combler dans les quartiers multiculturels du nord de la ville où il a grandi, en marge de la recrudescence du racisme anti-arabe dans la foulée du 11 Septembre. Il lui aura finalement fallu atteindre la trentaine pour que l’humoriste se dise entièrement et fièrement Québécois. Le fruit d’un long cheminement qui sert de prémisse à son quatrième spectacle au titre évocateur : Québécois Tabarnak.

Québecois Tabarnak, car oui, Adib Alkhalidey sacre au même titre qu’un Tremblay du Saguenay ou qu’un Gélinas de la Mauricie. Ces gens de l’arrière-pays, dont il ignorait à peu près tout durant son adolescence à Saint-Laurent, mais à qui il se sent aujourd’hui intimement lié. Dix ans de tournées à travers le Québec lui auront permis de découvrir qu’il partageait, au bout du compte, beaucoup avec eux.

« C’est plus simple de se sentir Québécois quand tous tes codes culturels, dès ta naissance, sont québécois, reconnaît l’humoriste en entrevue au Devoir. Dans mon cas, il fallait que j’apprenne à travers les années. Il fallait que je comprenne des trucs, que je pousse ma curiosité. Il y a quelque chose de plus volontaire dans le fait d’appartenir à une société quand tu es fils d’immigrants. L’identité québécoise, c’est quelque chose qui s’acquiert. »

Comme quoi il ne peut y avoir convergence culturelle sans effort — de part et d’autre, cela dit. Est-ce dire qu’un immigrant qui daigne parler français et qui ne saurait reconnaître Ginette Reno ou Véronique Cloutier est moins Québécois ? Adib Alkhalidey hésite lorsqu’on lui pose la question : après tout, il n’est qu’un comique qui cherche au mieux à susciter la réflexion ; il n’a jamais eu l’ambition de soulever de grands débats politiques, encore moins de changer le monde.

Puis, il se mouille et tente un début de réponse : « Je ne crois pas que tu choisis à quoi tu appartiens. Les gens se donnent aujourd’hui beaucoup trop de mérite sur ces questions existentielles. La seule chose qu’on a le pouvoir de choisir, c’est de s’enraciner au Québec ou non. On peut laisser ses racines en surface ou on peut assumer pleinement notre identité. »

Se mettre en danger

 

À 34 ans, l’humoriste a finalement choisi l’enracinement au terme d’années de réflexions et de tourments. Plus Québécois que Québécois, il habite aujourd’hui à la campagne avec son épouse, loin du show-businessdont il a connu l’envers du décor lorsque son ancien ami et complice de la première heure, Julien Lacroix, a été plongé dans la tourmente en lien avec des histoires d’inconduites sexuelles.

C’est donc dans son havre de paix qu’il a vécu la pandémie, qui l’a tenu pendant deux ans à l’écart de la scène à son plus grand regret. Ce fut cependant l’occasion de se livrer à une autre de ses passions, la musique, après avoir fait paraître, en 2020, un premier album encensé par la critique, Les cœurs du mal, sous le pseudonyme Abelaïd. Les confinements successifs lui ont aussi donné la latitude suffisante pour affiner son quatrième one-man-show, le plus abouti de sa carrière. Le plus risqué, aussi, en abordant de front des sujets aussi explosifs que le sentiment d’appartenance et la quête identitaire.

« Le danger du showbiz, c’est que plus tu deviens gros, plus on te propose des projets confortables. Mais ça ne sert à rien de faire ce métier-là si tu ne te mets pas à risque. Le vrai défi, là où je suis dans ma carrière, c’est de me sentir toujours inconfortable. J’aime ça sauter dans l’eau quand elle est encore froide. C’est ce qui m’excite dans ce métier », confie Adib Alkhalidey, qui ne veut pas être cantonné à « l’humour ethnique », même s’il a beaucoup flirté avec le genre depuis ses débuts.

Québécois Tabarnak pousse, cette fois, la réflexion un cran plus loin. Et au grand plaisir d’Adib Alkhalidey, la réaction du public est, pour l’instant, excellente. De nouvelles dates ont même récemment été ajoutées au Gesù et dans quelques salles ailleurs au Québec. L’humoriste jongle maintenant avec l’idée de partir en tournée en région, même s’il honnit la vie d’hôtel.

Fils d’immigrants

Car 12 ans après sa sortie de l’École nationale de l’humour, Adib Alkhalidey n’est plus aussi animé qu’avant par l’ambition. Si le succès n’était plus au rendez-vous, il quitterait le devant des projecteurs sans broncher, assure-t-il.

Cette déconvenue sociale qu’il ne craint plus, son père avant lui l’a subie en bien pire de toute manière. Professeur de littérature arabe en Irak, il a été contraint de fuir le régime de Sadaam Hussein dans les années 1980 à cause de son engagement politique. Il s’installera d’abord au Maroc, où il rencontrera la mère d’Adib, puis la famille s’installera à Montréal.

Le patriarche accumulera les petits boulots mal payés avant de devenir chauffeur de taxi, véritable humiliation pour l’homme de lettres qu’il était. « Il n’a jamais réussi à parler français, mais il adorait la langue française. C’est pour ça qu’on est venus à Montréal, d’ailleurs », raconte Adib Alkhalidey, qui rend un vibrant hommage à son père, aujourd’hui décédé, dans son nouveau spectacle.

L’humoriste a hérité de son intérêt pour la lecture, à défaut d’avoir reçu en legs un pays, un sentiment d’appartenance. Adib Alkhalidey a dû se débrouiller seul avant d’y parvenir. Longtemps, il a cru être davantage Français que Québécois. Peut-être était-ce parce que son adolescence dans de modestes immeubles de logements du nord de Montréal avait plus à voir avec La haine de Mathieu Kassovitz qu’avec Watatatow.

Les festivals Juste pour rire à la télé auront toutefois été un premier déclic. S’ensuivra un long cheminement, raconté de long en large dans Québécois Tabarnak. Dorénavant, Adib Alkhalidey a vraiment l’impression d’être des nôtres, de faire partie à part entière de la famille. Pour le meilleur et pour le pire. Même quand un quidam lui écrit cavalièrement sur les réseaux sociaux qu’il devrait « retourner chez lui s’il n’est pascontent ». Même quand un forcené assassine de sang-froid six musulmans à la grande mosquée de Québec.

La force des identités se forge dans l’adversité. « J’ai un amour inconditionnel pour le Québec », le résume ainsi Adib Alkhalidey.

 

En spectacle au Gesù les 21 et 22 mai et du 23 au 25 juin, puis en tournée
au Québec jusqu’en mars 2023.

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