L'année 2004 des variétés - 1 - Les dix meilleurs disques d'ici

Avec son album éponyme, Pierre Lapointe remporte la première position du palmarès 2004 des disques d’ici. Photo:Pascal Ratthé
Photo: Avec son album éponyme, Pierre Lapointe remporte la première position du palmarès 2004 des disques d’ici. Photo:Pascal Ratthé

Faut-il préciser que, rayon disques d'élection, j'ai mes goûts et dégoûts, mes chouchous et mes têtes de Turc, mes raisons bonnes et mauvaises? Et qu'il y a des pans entiers de la production discographique non représentés simplement parce que je m'en désintéresse généralement, des rythmes du monde au hip-hop? Ce choix n'est tributaire que d'un seul véritable critère: la persistance dans la tête et dans le coeur.

1. Pierre Lapointe, Pierre Lapointe. Oserai-je le mot? Allez, j'ose. Ce type a de la graine de génie. Lapointe pratique une chanson à la fois résolument moderne et foncièrement ancienne, où on est constamment saisi par des mélodies aussi inventives qu'évocatrices, constamment ébloui par le raffinement extrême de la langue. Où a-t-il donc trouvé le temps d'ingurgiter, de digérer et de métaboliser toute cette culture musicale et chansonnière? Du haut de ses 23 ans, Le Colombarium, Place des Abbesses et autres Paradis des billes sont presque des affronts à l'idée qu'on se fait de l'apprentissage. On reste baba d'admiration et, franchement, on est un peu jaloux.

2. Train de vie, Stephen Faulkner et les Cheminots. À la Doris de la chanson, il suffisait de «dix minutes de show» pour virer «la place à l'envers». À Faulkner, il suffit de donner une bande de musiciens allumés, et hop! Il crée, fécond, fébrile, formidable. Et donne le meilleur de lui-même, à savoir: des road-movies qui défilent en country-rock (Samedi soir à Disraeli, Du gaz dans mon char), des relectures enjouées (du Ferland oublié, du Eddy Mitchell!) et au moins une ballade à potentiel d'immortelle (Aime-moi).

3. Belvédère, Yves Marchand. Ex-Zébulon, claviériste spectaculaire, accompagnateur émérite, Yves Marchand a signé un premier album solo pas du tout spectaculaire, absolument méritoire et tout à fait inattendu de country-folk-blues à fleur de peau et à coeur ouvert. Un disque de guitares, de guitares et encore de guitares, d'harmonica aussi, avec çà et là des claviers en filigrane. Belvédère est le contraire d'une démonstration de savoir-faire: une leçon d'humilité et d'honnêteté.

4. Planter le décor, Fred Fortin. Aussi important que Joseph Antoine Frédéric Fortin Perron, l'album qui nous a fait découvrir Fred en 1996. Un album où, liberté assumée, ayant vécu ce qu'il avait à vivre avec Gros Méné et Galaxie 500, Fred Fortin prend sa place sans s'aliéner personne par la facture sonore. Fini le bâclage volontaire, ouste la couche protectrice de décibels, le gaillard cherche désormais en toute connaissance de cause à toucher, atteindre, rejoindre. Et nous sommes touchés, atteints, rejoints.

5. La Patente, Daniel Boucher. Il fallait bien un jour oser un deuxième disque après le succès monstre du premier. Risquer pour risquer, Daniel Boucher a tout fait, de la réalisation à la création d'une compagnie de disques. Beau risque, beau disque. Trésors d'arrangements, délices d'ambiances psychédélico-flottantes, maîtrise de l'écriture, fascinants jeux d'allitérations, parfaite osmose entre phonèmes et lignes mélodiques, bel équilibre entre audaces et familiarités, La Patente est magnifiquement patentée. Et méritait un bien meilleur sort.

6. Le Petit Roi, artistes divers. Ce n'est pas parce que j'ai collaboré au making-of télévisé de cet hommage collectif que je l'éliminerai de mon palmarès: il y a dans ces versions presque toutes heureuses et presque toutes jouées avec tact et retenue — surtout Une chance qu'on s'a par Éric Lapointe, Je reviens chez nous par Sylvain Cossette et la chanson-titre par Kevin Parent — quelque chose de profondément touchant. Quelque chose comme un pacte d'amour qu'on renouvelle: non seulement les chansons de Ferland ont marqué des générations d'auteurs-compositeurs et d'interprètes, elles ont encore et toujours de l'avenir.

7. La Grand-Messe, Les Cowboys Fringants. Deux ans après l'album essentiel et substantiel qu'était Break syndical, voici La Grand-Messe, essentiel et substantiel aussi, mais au ton plus affirmé, pour ne pas dire plus moral: les Cowboys savent qu'ils s'adressent à un large public, sur lequel ils exercent une véritable influence, et ils ne prennent plus grand-chose à la légère. Et comme ça va mal à la messe, il y a forcément moins de place pour les portraits drolatiques du monde ordinaire: on y perd. Mais pas trop.

8. Les croque-morts n'ont pas congé, Steve Normandin. Encyclopédie vivante de la chanson, interprète à la faconde irrésistible, accordéoniste fabuleux et pianiste plus que capable, le jovial Trifluvien livre enfin un premier album qui ne contient que ses chansons à lui, ce qui n'est pas rien quand on est une encyclopédie vivante. Tout n'est pas abouti, mais on ressort de l'écoute chamboulé en même temps que ravi, impressionné en même temps qu'attendri.

9. Beluga, Beluga. Le comédien Clermont Jolicoeur et son pote musicien Simon Landry nous ont refilé mine de rien la plus belle curiosité de l'année. Un disque dont on aurait pu se méfier, comme on se méfie toujours des projets parallèles de ceux qui croient savoir tout faire, mais dont le sens du groove est trop patent, les riffs de guitares trop glorieusement malpropres, les invités trop crédibles (Jean Leclerc, Batlam de Loco Locass, Liquid de Bran Van 3000) et les chansons trop séduisantes pour ne pas donner au mammifère sa chance.

10. Pitié pour les femmes!, Jamil. Huit ans après avoir tenté le coup sous le couvert du pseudo Pépé Inc., voilà que Jamil Azzaoui, l'homme aux mille métiers de notre showbiz, fait enfin le chanteur sous son propre nom. Il y a de quoi se réjouir. Les chansons de ce deuxième disque déguisé en premier lui ressemblent plus que jamais, c'est-à-dire qu'elles sont aussi attachantes qu'un brin baveuses, aussi pudiquement tendres que jouissivement sexuées. Pitié pour les femmes? Des sentiments vrais, un foisonnement de mots savoureux, des sécrétions qui giclent partout, des couilles grosses comme ça, et tellement d'odeurs qu'on se sent vivre.