«Portraits d’enfants. Children», Clara Gutsche et la photo-sensibilité

En haut : Clara Gutsche, Clara et Sarah, de la série Sarah, 1982-1989. En bas  : Clara Gutsche, «The Women’s Centre», 3694, rue Sainte-Famille, de la série «Milton Park», 1971.
Photo: Clara Gutsche En haut : Clara Gutsche, Clara et Sarah, de la série Sarah, 1982-1989. En bas  : Clara Gutsche, «The Women’s Centre», 3694, rue Sainte-Famille, de la série «Milton Park», 1971.

Comment nommer ce que les photographies de Clara Gutsche font ressentir à ceux qui prendront le temps de s’y plonger ? Nous pourrions dire que ses photos incarnent une intense et émouvante présence. Comme si la photographe et ses sujets avaient décidé de collaborer et d’utiliser la photo comme un outil de rencontre, et non pas uniquement pour laisser une banale trace du monde des apparences. Pourtant, ce que les gens en général aiment dans une photo, c’est qu’elle montre bien et simplement, avec netteté, le monde du visible. C’est ainsi que l’on discrimine communément les « bonnes » des « mauvaises » photos. C’est ce que l’on nomme dans un étrange et mensonger raccourci comme étant le « réalisme » photographique. Comme si la réalité des êtres résidait dans le monde visible, celui que les convenances sociales nous permettentd’exhiber, en façade.

Gutsche arrive à se servir des images pour saisir une sorte d’empreinte de l’intériorité des êtres, de leur humanité. Comme d’autres photographes — citons Gabor Szilasi —, elle ne prend pas simplement une photo des gens comme des touristes pourraient le faire. Gutsche comme Szilasi entrent en contact avec leur sujet, plongent dans leur univers avant que de réaliser leurs photos. Elle dit que très vite dans sa vie, elle s’est aperçue que ses photos étaient meilleures quand elle avait un dialogue avec ses sujets et qu’elle avait par conséquent développé un lien avec ceux-ci. Et dans les images sélectionnées pour cette exposition, qui montrent presque uniquement des enfants, le visiteur ressentira très bien cette intimité avec les êtres représentés.

La série Les sœurs Cencic s’élabore durant trois ans (1974-1976). Elle est créée alors que Gutsche habitait juste à côté de ces six filles, les côtoyant presque tous les jours, s’assoyant souvent avec elles et leur mère sur un banc que David, le mari de Clara, avait construit sur le porche commun en avant de leurs habitations du boulevard Saint-Joseph.

Pour la série la plus récente,Siblings and Singles, Gutsche a demandé à des enfants très proches d’elles, membres de sa famille ou enfants d’amis, de ne surtout pas prendre l’attitude « sourire d’école » qui plaît tant aux professeurs et aux parents. Ces enfants ne sont pas ici montrés comme de simples sujets de réconfort pour les adultes. Ces enfants sont montrés avec une identité forte, leur caractère, leurs histoires, leurs peines, leurs bonheurs, leurs regards parfois intenses, la proximité ou les conflits qu’ils ont avec leurs proches. Dans la plus récente série de Gutsche, vous y verrez, par exemple, une Alice portant un tee-shirt indiquant « Brother For Sale », alors qu’à côté d’elle, Oliver arbore un « Sister For Sale »…

Présence de l’histoire

Dès la première salle chez Optica, les images ont en effet un je-ne-sais-quoi de tangibilité accrue. Cela est certainement dû au fait qu’elles traitent des années 1960-1970, de son militantisme, de son esprit communautaire, époque qui possède une aura supplémentaire. Cela influence-t-il notre regard ? Il y eut vraiment, à cette époque, un désir d’être dans le ici et maintenant, d’être en lien avec les autres afin de changer la situation sociopolitique. Cela se sent dans ces images.

La commissaire Marie-Josée Lafortune a voulu inclure dans cette présentation des photos montrant un lieu, The Women’s Centre, 3694 Sainte-Famille Street (1971), images tirées de la célèbre série Milton Park de Gutsche. Ces images témoignent de la question de l’enfantement pour les femmes dans une époque où elles n’avaient pas vraiment le droit de s’interroger sur leur désir de maternité. Et, comme le dit Gutsche, ces images sont « [re]devenues terriblement contemporaines et ne sont plus seulement historiques, en raison de la menace actuelle aux États-Unis contre les droits privés ». Le spectateur y verra entre autres Tamarack Verrall [voir encadré] donnant des conseils et faisant de la promotion en matière de régulation des naissances à une époque où cela était illégal.

Les images de Gutsche révèlent aussi une force supplémentaire grâce à sa connaissance de l’histoire de la photo avec laquelle elle a tissé de nombreux liens évidents ou souterrains. Ses photos en noir et blanc, tirant parfois sur le sépia, ont des affinités avec les daguerréotypes. Plus loin, certaines autres images évoquent le travail de Paul Strand ou d’Emmet Gowin… Chez Gustche, la photo a beaucoup de récits profonds à raconter.

Le Women’s Centre vu par Tamarack Verrall

En deux questions, un bref retour sur les origines du Women’s Centre of Montreal, organisme communautaire féministe dont le rayonnement dépasse la métropole, avec une de ses pionnières, Tamarack Verrall.

Qui a créé ce groupe et quand le fut-il ?

Il a été créé en 1969 par des femmes. Nous nous sommes connues lors de rencontres informelles sur le campus de l’Université McGill. Huit d’entre nous (quatre femmes et quatre hommes) vivions en un groupe coopératif pendant que nous étions aux études, et lorsque nous avons déménagé à une autre adresse, sur la même rue, le 3694, rue Sainte-Famille est devenu le premier et nouveau Centre des femmes pour un petit groupe d’entre nous, les femmes, mises à l’écart dans les réunions « de gauche ». À ses débuts, nous étions un groupe d’environ dix personnes, mais il a très vite grandi. Nous étions au courant du fait que d’autres femmes partout au Canada ouvraient également des centres pour femmes. À l’époque, il y avait aussi des « soeurs » francophones ici à Montréal et des femmes à travers l’Europe faisant la même chose que nous. Une de mes tantes faisait partie des premières Raging Grannies, opposées à l’armement nucléaire, avec des femmes en Grande-Bretagne et aux États-Unis…

De quelle m anière vous
êtes-vous rencontrées ?

Comme Clara l’a décrit dans ses images, nous nous sommes rencontrées dans des discussions interminables, alors connues sous le nom de « groupes de sensibilisation », dans lesquelles nous avons exploré tous les changements nécessaires pour mettre fin à toutes les formes de violence et de neutralisation de la voix des femmes et des filles. Se rencontrer en tant que femmes et être dans un « espace réservé aux femmes » était d’une importance cruciale pour libérer notre parole.

Comme le Dr Henry Morgentaler était le seul médecin connu pour s’être engagé à fournir des avortements sécuritaires ici à Montréal, des femmes sont venues du Canada et des États-Unis, mais aussi de nombreuses régions du monde, pour nous voir. Nous leur avons fourni un soutien physique et émotionnel. Nous avons même exécuté un sit-in en raison des traitements honteux offerts par les médecins à l’hôpital Royal Victoria — cela était aussi vrai dans de nombreux hôpitaux, mais celui-ci était le plus proche —, critiquant les difficultés rencontrées par les femmes lorsqu’elles avaient besoin de soins médicaux.

Portraits d’enfants. Children

Des séries Milton-Park (1970-1973), Les soeurs Cencic (1974-1976), Sarah (1982-1989), Jeanne-Mance Park (1982-1984) et Siblings and Singles (2008-2022). De Clara Gutsche. Commissaire : Marie-Josée Lafortune. Au Centre d’art contemporain Optica jusqu’au 11 juin.



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