«Fleur de l’âge»: Mon Doux Saigneur met les choses au clair

«Fleur de l’âge» est un album «à chapitres, chaque chanson ayant son propre sujet», estime Emerik St-Cyr Labbé.
Photo: Valérian Mazataud Le Devoir «Fleur de l’âge» est un album «à chapitres, chaque chanson ayant son propre sujet», estime Emerik St-Cyr Labbé.

« La température influence mon humeur », laisse tomber Emerik St-Cyr Labbé, attablé au Quai des brumes. Heureusement, il a choisi une journée doucement ensoleillée pour faire la ronde d’entrevues autour de la sortie de Fleur de l’âge, son troisième album sous le nom Mon Doux Saigneur. Le beau temps lui va bien après l’hiver qu’on vient de traverser « confinés, avec tempêtes de neige et pas d’amis, dans mon petit appartement. Alors, je me suis acheté un chat », ajoute-t-il, tout sourire. C’est dans ce contexte qu’il a composé et enregistré le plus lumineux des albums qu’il nous ait offerts.

Nous serons quelques-uns à l’interroger ce jour-là dans la chouette petite salle de la rue Saint-Denis, se réjouit Emerik. « C’est la première fois que je donne autant d’entrevues, c’est une bonne nouvelle », souligne-t-il. C’est surtout signe que personne n’a pas oublié son précédent album, Horizon, un des meilleurs albums québécois de sa cuvée, nommé parmi les meilleurs albums de musique « alternative » au gala de l’ADISQ et lauréat du prix Lucien pour l’album folk de l’année au GAMIQ. Un album dont la richessecountry-folk-psychédélique n’a malheureusement pas pu rejaillir sur scène : Horizon est paru en janvier 2020. En pleine vague coronavirale !

« Moi, ma vie est très sociale, même si je suis à la base quelqu’un de timide, explique St-Cyr Labbé. Depuis que je fais de la musique, on dirait que j’ai plus besoin de voir du monde. La musique est devenue mon cercle social, mon inspiration, ce qui me remplit ; à force de ne plus voir les gens, la pandémie m’a donné l’impression de ne plus rien avoir à dire ou à raconter. Or, ensuite, la situation s’est transformée en une sorte de méditation pour moi. Un moment paisible pour pouvoir composer » les chansons apaisées de Fleur de l’âge, « même si chaque jour, j’avais le sentiment que l’appartement rapetissait peu à peu… »

Comme nous tous, Emerik a « frappé un mur », chante-t-il dans Jojo, une de ces chansons qu’il qualifie de « très Mon Doux » en raison du backbeat propulsant la mélodie country assortie des glissandos de la pedal steel maniée par son ami David Marchand : « J’m’ennuie de conduire, j’m’ennuie de t’causer / J’m’ennuie de dormir dans mon char / J’m’ennuie de la tournée au-dessus des bars / J’ai hâte de te retrouver. » Ça viendra, dès le 26 mai, avec un concert-lancement à La Tulipe.

À écouter ce léger et souriant Fleur de l’âge, on est frappé d’y reconnaître chez le musicien un optimisme absent de ses précédents disques. Même les textes plus tristes font résonner l’espoir : « Que tu partes ou que tu restes / On viendra toujours ici / Dans les bras d’une mélodie », fredonne-t-il dans le refrain de l’extrait Mélodie, sur un rythme pop-rock sobre et vaguement évocateur d’un son des années 1980. Dès l’ouverture de l’album, sur Art vivant, Emerik affiche son flair pour le hook et son affection pour l’œuvre de Tom Petty, chantant d’une voix aussi franche et affirmée que le regretté rockeur.

« Ressentez-vous ça,vous aussi ? »

Fleur de l’âge est un album « à chapitres, chaque chanson ayant son propre sujet », estime Emerik St-Cyr Labbé, reconnaissant l’optimisme qui caractérise son nouveau répertoire, si on le compare à son ancien matériel, encore teinté du deuil de son père disparu alors qu’il participait aux Francouvertes. « C’est seulement récemment que je le réalise : suis-je en train de passer à autre chose ? J’aime ça gratter creux [dans mes textes], je n’écrirai jamais quelque chose de futile ou de décoratif, mais j’avais cette fois envie que ma musique soit le fun à partager, que je puisse me montrer généreux sans avoir à montrer ma peine. Je suis plus en train de demander aux gens : “Ressentez-vous ça, vous aussi ? Avez-vous envie qu’on passe à travers tout ça ensemble ?” »

« Et puis, c’est le fun de chanter quand tu peux plonger dans le texte et dire une phrase qui n’est pas ambiguë, qui est simple à comprendre », ajoute Emerik. Fleur de l’âge est gavée de ce genre de textes à l’émotion limpide. Flou, par exemple, l’une des plus country du disque, est une lettre d’amour à la musique et à ceux qui la font vivre autour de lui.

« C’est celle sur l’album que je considère le plus comme une chanson à texte, avec beaucoup de couplets écrits dans un langage très commun qui parle de notre réalité d’artistes. Un hommage aussi à mes musiciens qui travaillent tellement fort ; consciemment ou non, je mise beaucoup sur notre lien d’amitié [en concevant mes albums], c’est quelque chose qui dépasse le simple vocabulaire musical. Comme si, lorsqu’on joue ensemble en studio, ça allait de soi que [le résultat] sera cohérent. C’est un peu ça, ma philosophie : nous ne sommes pas nécessairement les meilleurs musiciens au monde, mais nous parlons le même langage. On tombe en musique tout de suite », dit Emerik, comme s’il parlait de tomber amoureux.

Entre ce nouvel album et l’Horizon précédent, Mon Doux Saigneur a exploré avec ses confrères de nouvelles contrées musicales. Toujours ancré dans le folk et le country, Emerik St-Cyr Labbé trouve d’autres couleurs rock à sa palette, comme dans Shoegaze — qui n’est pas shoegaze, mais presque « krautrock », avec ce jeu de batterie métronomique de Mandela Coupal-Dalgleish, appuyé par une boîte à rythmes manipulée par le multi-instrumentiste Eliott Durocher-Bundock.

« J’ai dit à mon coréalisateur [Jean-Bruno Pinard] que je voulais moins d’effets sonores. Fini, les voix doublées, on enlève les effets spéciaux. Je voulais de bonnes prises de son, sans avoir à les trafiquer — c’est niaiseux, mais juste un bon micro, devant une bonne guitare Martin & Co., ça s’entend ! Après, si tu la doubles, ça fait penser à Tom Petty ; si ton reverb de snare est un [du fabricant américain] Lexicon des années 1980, tu penses au son de Nashville de l’époque, comme celui de Willie Nelson. J’aime ça, ce son kitsch, les guitares cristallines, c’est ça qu’on recherchait. Moins y en a, plus c’est cool. »

« Y a des chansons de mon premier album [Mon Doux Saigneur, 2017], je les réécoute et je ne peux pas croire que ce soit ça, le refrain ! Là, j’ai fait un album que pour que les gens me reconnaissent, sans messages cachés. »


 

Fleur de l’âge

Mon Doux Saigneur, Bravo Musique. En concert à La Tulipe le 26 mai.

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