«Pro Bono publico» en Ukraine

Bono et The Edge ont interprété dimanche les plus célèbres morceaux de leur groupe U2 dans une station du métro de Kiev, en soutien à l’Ukraine, à l’invitation du président Volodymyr Zelensky. Taras (au centre), le chanteur du groupe ukrainien Antytila, a été contacté par Bono pour participer au concert.
Photo: Sergei Supinsky Agence France-Presse Bono et The Edge ont interprété dimanche les plus célèbres morceaux de leur groupe U2 dans une station du métro de Kiev, en soutien à l’Ukraine, à l’invitation du président Volodymyr Zelensky. Taras (au centre), le chanteur du groupe ukrainien Antytila, a été contacté par Bono pour participer au concert.

L’Ukraine en guerre a reçu trois visites symboliques remarquées dimanche : pendant que le premier ministre du Canada, Justin Trudeau, rencontrait le président ukrainien, Volodymyr Zelensky, et que la première dame des États-Unis, Jill Biden, était reçue par son homologue ukrainienne près de la frontière slovaque, les deux piliers du groupe irlandais U2, le chanteur Bono et le guitariste The Edge, ont offert un concert de poche dans une station du métro de la capitale.

Les rockeurs étaient eux aussi sur place à l’invitation officielle du gouvernement ukrainien. Ce qui donne la mesure de l’importance de l’engagement culturel dans le pays agressé par la Russie. Dans ce domaine, comme dans bien d’autres, l’Ukraine ne cesse de donner des leçons de communications, de relations publiques et de propagande à l’échelle mondiale.

La Poste du pays a même émis un timbre à un million d’exemplaires rappelant l’incident de l’île des Serpents quand les soldats de la garnison ukrainienne ont répondu une vulgarité au navire de guerre ennemi leur sommant de se rendre. Le Moskva, joyau de la flotte russe dans la mer Noire a été coulé deux jours après l’émission de l’art postal commémoratif.

« Quand une guerre mobilise l’opinion publique, des artistes s’en mêlent souvent. La guerre représente la grande cause, justifie la grande mobilisation internationale. Les artistes se sentent alors souvent moralement obligés d’intervenir », souligne Ève Lamoureux, professeure au Département d’histoire de l’art de l’UQAM. Toute sa formation s’est faite en philosophie politique avec une spécialité sur le théâtre engagé de Bertolt Brecht puis un doctorat sur l’engagement des artistes contemporains en arts visuels au Québec.

Liberté et marge d’autonomie

De Zola à Banksy, les figures tutélaires du militantisme politique des arts et des lettres ne manquent pas. Les causes non plus : de l’environnement à la diversité et à l’inclusion. La spécialiste distingue les artistes engagés par l’État (par exemple, les peintres qui accompagnent les troupes canadiennes en mission depuis la Première Guerre mondiale) ou des ONG (pour une campagne de financement par exemple) et les artistes qui s’impliquent librement en période de guerre.

En Europe, le dernier grand conflit, celui de Bosnie-Herzégovine (1992-1995), a mobilisé beaucoup de créateurs. Le réalisateur Jean-Luc Godard y a consacré trois films, et les metteurs en scène François Tanguy, Ariane Mnouchkine et Olivier Py ont organisé une grève de la faim en août 1995 pour implorer une intervention occidentale.

 

Les people et les personnalités artistiques reprennent le flambeau avec la nouvelle guerre qui déchire le Vieux Continent. Les visites du pays ravagé ou les activités-bénéfice pour lui venir en aide se comptent par centaines, voire par milliers, depuis plus de deux mois.

L’actrice Angelina Jolie s’est arrêtée à Lviv la semaine dernière. Le comédien cinéaste Sean Penn a tourné un documentaire sur les débuts du conflit. Ed Sheeran a collaboré avec le groupe ukrainien Antytila pour une nouvelle version de 2step en promettant de remettre les profits de la vente de la chanson aux organismes venant en aide aux enfants du pays. Montréal, Sherbrooke et Québec ont organisé des soirées artistiques de solidarité ces derniers jours.

« Les artistes revendiquent une marge d’autonomie par rapport aux discours politiques articulés, dit encore la professeure Lamoureux. Bono n’a pas été enrôlé pour suivre pendant des mois les troupes en guerre. Il s’implique pour un moment donné et à ses propres conditions. Cela dit, prendre fait et cause contre la guerre, ce n’est pas très risqué. »

Artistes pro-Poutine

 

Peu risqué pour un Occidental, s’entend. Les artistes russes montrent d’autres cas de figure. Certains s’affichent carrément comme des zélateurs à chaud de l’« intervention militaire spéciale ». Le directeur de l’Académie Gnessine, qui forme les jeunes prodiges de la musique à Moscou, a dirigé l’orchestre de son institution en arborant un t-shirt noir marqué d’un Z blanc, symbole de ralliement de l’armée d’invasion. D’anciens étudiants et professeurs ont répliqué par une lettre dénonçant cette propagande de guerre, même si cette opposition pose un risque réel d’emprisonnement.

« Il y a eu des artistes engagés pour le fascisme ou le communisme, poursuit la professeure Lamoureux. L’engagement artistique, tout comme celui des mouvements sociaux, n’a pas le monopole de la ligne juste ou de la ligne moralement défendable. Certains militants impliqués de l’art ont ensuite regretté leur position. »

Bono n’a pas été enrôlé pour suivre pendant des mois les troupes en guerre. Il s’implique pour un moment donné et à ses propres conditions. Cela dit, prendre fait et cause contre la guerre, ce n’est pas très risqué.

 

Aucun art ne semble se replier dans une neutralité à la Suisse. La musique pop, le théâtre, le cinéma ou la littérature donnent beaucoup dans le militantisme actif peut-être parce qu’il s’agit de disciplines de création liées à la parole et peuplées de grandes stars. Mme Lamoureux a bien étudié les arts visuels et peut confirmer qu’ils ne comptent pas moins de créateurs fortement impliqués pour des causes de Picasso à Ai Weiwei.

Restent alors deux questions de base. La première revient à se demander à quoi bon ? À quoi sert l’art au service d’une cause ? « Certains croient que le pouvoir de l’art est un pouvoir sensible qui n’a rien à voir avec l’engagement politique, répond la spécialiste. D’autres artistes croient au contraire que leur engagement change quelque chose par exemple en mobilisant les troupes. Un combattant peut se sentir stimulé en entendant Bono chanter. L’appui des artistes sert aussi à justifier une cause, à la financer et à mettre un peu de baume sur une situation horrible. »

L’autre question renvoie à la polarisation des extrêmes dans nos sociétés. Une partie de la frange conservatrice américaine reproche constamment à « Hollywood » de faire la leçon gauchisante et la morale au bon peuple. Est-ce encore le cas quand Sean Penn, Angelina Jolie ou Bono vont en Ukraine ?

« Je le redis : prendre position contre la guerre dans nos sociétés occidentales, ce n’est pas très risqué moralement ou politiquement », répond Ève Lamoureux en soulignant le consensus contre cette monstruosité destructrice des êtres et des choses. Elle rappelle aussi la diversité des causes embrassées par les vedettes, petites et grandes, par exemple pour défendre Donald Trump. Dans le conflit en Ukraine, il se trouve même au moins un has-been hollywoodien (Steven Seagal), du vilain bord de la cognée, aux côtés de Vladimir Poutine.

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