Liu Cixin, ou l’illustre science-fiction chinoise

Une planche de «Les futurs de Liu Cixin. La Terre vagabonde» de Christophe Bec et Stefano Raffaele
Photo: Éditions Delcourt Une planche de «Les futurs de Liu Cixin. La Terre vagabonde» de Christophe Bec et Stefano Raffaele

La science-fiction chinoise connaît ces jours-ci son heure de gloire. Alors que Netflix s’apprête à diffuser sur sa plateforme le spectaculaire Problème à trois corps qui a fait de Liu Cixin un auteur de renommée planétaire, deux éditeurs proposent ces jours-ci une incursion en français plus approfondie dans ce qui fait rêver ce pionnier de ce genre tout en émergence dans l’empire du Milieu.

Les éditions Delcourt déposeront quelque part d’ici la mi-mai sur les tablettes des librairies québécoises le premier album illustré de ce qui s’annonce une incontournable série de bédés pour amateurs de science-fiction particulièrement dense et cérébrale. Les futurs de Liu Cixin. La Terre vagabonde est le premier tome. Il reprend une nouvelle connue sous le titre de Terre errante, une des plus éclatées de celui qui est ces jours-ci l’auteur chinois de science-fiction le plus connu des deux côtés de la Grande Muraille de Chine.

« J’ai toujours pensé que la science-fiction s’exprimait mieux par l’image que par le texte, et ces bandes dessinées ne font que confirmer mon opinion », écrit Liu Cixin en préambule de cet album illustré particulièrement costaud, à 132 pages bien tassées. Cixin rajoute que « ce sont des œuvres d’excellente facture ; chaque image possède un charme incroyable et nous plonge au cœur de fantastiques représentations de l’avenir et de l’univers ».

Christophe Bec est un auteur français de bandes dessinées romanesques à qui on doit en bonne partie le retour de l’espion franco-belge Bob Morane. Il renoue avec l’artiste italien Stefano Raffaele, qui illustre ce premier tome d’une série qu’on espère longue et durable. Raffaele est par ailleurs un des illustrateurs bien en vue du merveilleux monde de Marvel (Moon Knight, Elektra, Hawkeye, etc.).

Pas d’espion international ni de superhéros toutefois dans La Terre vagabonde, si ce n’est l’Humanité elle-même, qui, dans un étonnant sursaut de collaboration, s’entend sur l’ambitieux projet de déménager la planète entière dans l’Alpha du Centaure, galaxie située à 4,4 années-lumière du Soleil. La cause ? Imaginez une rénoviction, format intersidéral : le Soleil a décidé de se changer en gigantesque supernova et absorbera ses planètes les plus proches.

En quatre temps, La Terre vagabonde illustre les répercussions sur la vie humaine de ce déménagement : la fin de l’orbite terrestre, la sortie du système solaire, l’immanquable doute et le soulèvement populaire devant le gouvernement mondial qui pilote ce projet, et l’interminable patience des Humains terrés dans leurs grottes qui devront atteindre 2500 ans, soit 100 générations, avant d’arriver à destination.

Le récit est sombre, glacial et intellectuel. Les illustrations sont chargées, détaillées et puissantes. Le résultat est une bande dessinée qui se lit davantage qu’elle se regarde, au grand dam de ceux qui préfèrent laisser parler les images. L’art subjectif du dessin laisse probablement un peu trop de place aux dialogues très explicatifs, incontournables si on désire suivre le fil de l’histoire.

Entre des étoiles écartées par des milliers d’années-lumière, il est très facile de s’égarer. Si Liu Cixin est convaincu que la BD offre le meilleur moyen d’exprimer la science-fiction, espérons que ses Futurs illustrés sauront ajouter un peu d’émotion et trouver un meilleur équilibre entre science et imagination.

« L’Équateur d’Einstein »

Dans le contexte de la guerre en Ukraine, on a plus de misère que jamais ces jours-ci à bien comprendre la difficile relation géopolitique entre les États-Unis, la Russie et la Chine, ces « ennamis » (amis-ennemis) obligés de l’après-guerre froide. Liu Cixin, qui dit vouer une grande admiration « au peuple russe et à sa littérature », offre une perspective rarement vue par l’Occident de ce ménage à trois dans L’équateur d’Einstein, le premier de deux tomes publiés en français par Actes Sud qui regroupent une série de nouvelles écrites ces dernières décennies par l’auteur chinois.

Dans Brouillage de toute la bande de fréquences, il sert une petite leçon de stratégie militaire à l’âge des communications électroniques qui aurait été cocasse si la réalité n’était pas plus absurde encore. L’utilisation sur le front ukrainien par l’armée russe de fréquences sans fil non chiffrées durant les premières semaines de sa difficile avancée vers l’ouest est un faux pas qui illustre bien le manque de préparation de toute l’affaire.

Liu Cixin base sa nouvelle sur un vrai de vrai manuel militaire américain datant de 1993 qui aurait dû au moins servir de leçon, au mieux carrément décourager l’invasion russe. Servie à l’envers, cette nouvelle illustre tout aussi bien comment la Russie peut se vanter de maîtriser la propagande en cette ère de réseaux sociaux décentralisés : en brouillant toutes les fréquences.

Ce n’est qu’une des nombreuses perles de sagesse chinoise qu’on retrouve parmi les 17 histoires contenues dans L’équateur d’Einstein, qui s’interroge sur l’existence de Dieu de la même façon qu’il remet en question la difficile relation qu’entretiennent toutes les sociétés de la planète avec leur système d’éducation. Si ça, ça ne sonne pas une cloche (d’école ?) dans l’esprit des lecteurs québécois…

« De toutes les formes d’expression artistique et littéraire, la science-fiction est sans doute la plus à même de trouver un écho auprès de publics de différents pays et de différentes cultures », écrit Liu Cixin. « La raison en est que les œuvres de science-fiction présentent souvent l’humanité comme une entité unique : les crises et les défis qu’elles mettent en scène doivent être affrontés de manière collective. »

Comme Gene Roddenberry avant lui, Liu Cixin devrait être lu par tout le monde. Et probablement par Liu Cixin lui-même. Ce promoteur de l’universalité de la condition humaine se fait reprocher depuis l’été 2020 ce qui aurait été une déclaration publique appuyant la détention et l’internement par le gouvernement chinois de la minorité ouïgoure musulmane…

 

Les futurs de Liu Cixin La Terre vagabonde

★★ ​1/2

Christophe Bec et Stefano Raffaele, Éditions Delcourt, Paris, 2022, 132 pages

L’équateur d’Einstein Nouvelles complètes 1

★★★★

Liu Cixin, Actes Sud, Paris, 2022, 592 pages

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