«Géographies du pays proche»: Pierre Nepveu, le proche et le lointain

L'écrivain Pierre Nepveu 
Photo: Marie-France Coallier Le Devoir L'écrivain Pierre Nepveu 

« J’ai une dette importante envers ce territoire, cette société, cette nation, mais toute dette mérite d’être interrogée, tout héritage exige d’être soupesé », écrit Pierre Nepveu dans Géographies du pays proche, son dernier essai. Portant comme sous-titre Poète et citoyen dans un Québec pluriel, c’est le double point de vue qu’il revendique.

À travers cette douzaine de textes dans lesquels il est avant tout question de proximité et d’appartenance — mais aussi de littérature et de poésie —, Pierre Nepveu a senti le besoin d’évoquer, à travers son itinéraire et celui de la famille de « classe moyenne modeste » dont il est issu, sa propre expérience du Québec.

La nation, pour moi, aujourd’hui, ça ne peut pas être une pure transcendance. L’expression «nation unitaire» que l’on trouve chez certains essayistes empêche de penser la réalité québécoise telle qu’elle est.

« Je vivais dans une famille où la référence québécoise était très importante, en termes de responsabilité », raconte le poète, essayiste et romancier — et biographe de Gaston Miron — né à Montréal en 1946, qui se souvient que son père lisait « religieusement » Le Devoir chaque matin. « J’ai été habitué très tôt à entendre parler de débats politiques qui concernaient le Québec. Des références comme André Laurendeau ou Claude Ryan ont été importantes, parfois dans le désaccord, mais toujours avec le sentiment qu’il y avait là une tentative pour penser notre réalité politique, sociale et aussi, dans une certaine mesure, culturelle. »

Avec sa perspective de littéraire, il y navigue à vue entre le Québec d’hier et celui d’aujourd’hui, dont il pense « tantôt le meilleur, tantôt le pire ». Il constate des avancées intellectuelles et sociales inspirantes, tout en déplorant, écrit-il, « les zones de médiocrité, les crispations identitaires stériles, les inégalités sociales persistantes, l’insouciance culturelle et spirituelle ».

Des essais qui forment une sorte d’« autobiographie de l’esprit » — pour reprendre le titre d’un livre d’Élise Turcotte —, où le poète et essayiste revisite son parcours personnel, dans lesquels il aborde la traduction, l’idée de nation, la transcendance ou la conscience géographique. Un livre qu’il dédie à la mémoire de François Ricard, « indispensable premier lecteur et compagnon critique », décédé en février de cette année.

Un « écologiste du réel »

« Était-il possible, dans un tel monde tricoté serré, de connaître le moindre dépaysement ? » se demande Pierre Nepveu. Lui le trouvera au cours de ses études à Montpellier, en France, puis à Toronto, à Gatineau, à Vancouver et à Sherbrooke, avant de revenir enseigner, de 1978 à 2009, au département d’études françaises de l’Université de Montréal. Chacun de ses voyages et chacune de ses expériences va nourrir chez lui « le sentiment de la pluralité des langues », malgré un attachement viscéral à la langue française. Lui qui a été l’un des premiers, dans la foulée de Jean Le Moyne (1913-1996), à travers les essais d’Intérieurs du Nouveau Monde (Boréal, 1998, Prix du Gouverneur général), à penser notre américanité, à sonder les liens complexes qui nous unissent à ce continent à la fois « intime et inconnu ».

Ce lecteur de Rabelais, de Miron et d’Emily Dickinson, qui se décrit comme un « cosmopolite enraciné », reprend à son compte une formule de Marco Micone, qui croit-il ne s’applique pas seulement aux immigrants : « On ne naît pas Québécois, on le devient. »

À l’encontre d’un certain discours nationaliste québécois qui, fonctionnant d’une manière réductrice, ne prend pas toujours en compte cette dimension, il semblait aussi important à l’auteur de Lectures des lieux (Boréal, 2004) de sonder notre rapport au territoire. « Il y a eu une sorte d’évolution, et même de révolution, qui tient sans doute à l’écologie, mais pas uniquement, qui fait que désormais la culture s’enracine aussi dans ce territoire, avec toute sa diversité. »

À cet égard, la coïncidence entre la philosophie amérindienne du territoireet l’écologie lui apparaît évidente, sinon fondamentale.

Il nous faudra, croit-il, passer de « La terre m’appartient » à « J’appartiens à la terre ». « Ça inverse complètement un rapport que l’on connaît bien, celui de l’exploitation des ressources sans autre souci que de faire du profit, un rapport de possession. Pour moi, avec le féminisme, c’est l’une des grandes révolutions contemporaines », estime Pierre Nepveu.

Et ce sont la littérature et l’imaginaire qui réinventent, croit-il, les espaces que nous habitons. C’est ce qu’il a fait lui-même, en poète et en citoyen, dans Lignes aériennes (Le Noroît, 2002, Prix du Gouverneur général), où ses poèmes prenaient comme arrière-fond la construction de l’aéroport de Mirabel.

« La nation, pour moi, aujourd’hui, ça ne peut pas être une pure transcendance. L’expression “nation unitaire” que l’on trouve chez certains essayistes empêche de penser la réalité québécoise telle qu’elle est, estime-t-il, c’est-à-dire une réalité très pluraliste, et pas seulement en termes éthiques, mais aussi en termes de régions et de lieux. Cette sensibilité est très importante, ajoute Pierre Nepveu, parce que c’est le monde qu’on habite, le monde qu’on peut améliorer, celui sur lequel il est possible d’agir. »

Le sentiment poétiquedu monde

Et bien que la société des identités puisse poser problème, reconnaît-il, il refuse d’admettre l’idée que les revendications particulières — qu’il s’agisse de racisme ou du traitement des personnes âgées — travaillent forcément, dans l’ignorance et l’indifférence, contre la nation. « Voulons-nous réellement une société éthique où l’on s’occupe des plus démunis ? L’idée d’opposer toujours les revendications particulières à la cohésion nationale, pour moi, elle est néfaste », pense l’écrivain, qui se dit proche en cela de la pensée d’un Gérard Bouchard.

Une volonté de déboulonner quelques mythes, de faire débat, que l’on retrouvait déjà dans les essais deL’écologie du réel (Boréal, 1988), où il cherchait à décloisonner la littérature québécoise, mêlant les réflexions sur la modernité et la question nationale. Lui qui a aussi été, chez nous, l’un des premiers à s’intéresser à la littérature migrante. Une autre façon, en somme, de s’ouvrir à l’écologie du réel — au sens de relation des êtres vivants avec leur environnement.

Sur cette question, Pierre Nepveu raconte avoir été « fortement influencé » par la pensée d’Octavio Paz, qui l’a très tôt amené à considérer la poésie comme un acte éthique et citoyen. « Chaque endroit est le même et nulle part est partout », écrivait d’ailleurs l’écrivain mexicain. « L’idée fondamentale chez Octavio Paz est que la poésie suppose l’altérité. La poésie a lieu lorsque nos émotions se projettent dans autre chose que le poète lui-même », explique l’essayiste. Et il peut en faire un paysage, comme lorsque Miron, dans La marche à l’amour, dit à la femme aimée : « je roule en toi / tous les saguenays d’eau noire de ma vie ».

En « écologiste du réel », avançant avec la conviction profonde que tout est interrelié, Pierre Nepveu nous invite à cultiver le « sentiment poétique du monde ».

Car « malgré les cris, les pleurs, les hurlements, écrit Pierre Nepveu, il y a une dignité de la parole humaine, une éthique des formes qui est aussi un espoir de socialité ».


 

Géographies du pays proche Poète et citoyen dans un Québec pluriel

Pierre Nepveu, Boréal « Papiers collés », Montréal, 2022, 256 pages

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