Près de 30% des aides pandémiques pour la culture sont allées à la télé et au cinéma 

En raison d’une augmentation de la demande pour les productions télévisuelles, le milieu de l’audiovisuel a tourné à plein régime pendant la pandémie.
Photo: Julien Cadena Le Devoir En raison d’une augmentation de la demande pour les productions télévisuelles, le milieu de l’audiovisuel a tourné à plein régime pendant la pandémie.

Même si, au bout du compte, très peu de tournages ont été interrompus en raison de la COVID-19, le milieu de la télévision et du cinéma a tout de même obtenu plus de 80 millions de dollars en subventions supplémentaires durant la pandémie. Mais si le secteur a bel et bien été moins importuné que celui des spectacles, entre autres, ces aides étaient essentielles pour qu’il traverse la crise, assurent les producteurs qui en ont bénéficié.

L’Association québécoise de la production médiatique souligne que les règles sanitaires ont fait augmenter les coûts de tournage. Sans les aides distribuées depuis deux ans par la Société de développement des entreprises culturelles (SODEC), les producteurs auraient été incapables d’éponger la hausse, clame la présidente du regroupement, Hélène Messier.

« Ça prenait des gens spécialisés en mesures sanitaires sur les plateaux, des plexiglas, de l’équipement supplémentaire, des prothèses pour les rapprochements… Mais, surtout, le respect des consignes sanitaires nous obligeait à augmenter le nombre de jours de tournage, ce qui faisait en sorte qu’on dépassait nos coûts de production », explique-t-elle.

Selon des données obtenues par Le Devoir en vertu de la Loi sur l’accès à l’information, entre avril 2020 et décembre 2021, la SODEC a accordé plus de 81 millions de dollars en subventions pour amortir le coût des mesures sanitaires sur les plateaux de tournage. Ce montant représente un peu moins de 30 % de l’enveloppe dégagée par Québec pour soutenir le milieu culturel durant la pandémie, d’après des chiffres préliminaires.

Des pommes et des oranges

 

Le reste du pactole a été distribué essentiellement au secteur des arts vivants à travers une myriade de programmes temporaires administrés à la fois par la SODEC et le Conseil des arts et des lettres du Québec. Ces programmes visaient entre autres les diffuseurs, les salles et les producteurs de spectacles. Bref, tous des acteurs de l’industrie qui ont dû à un moment ou à un autre cesser leurs activités durant la pandémie. Au mieux, ils ont pu offrir des spectacles virtuels ou des représentations devant un public réduit, ce qui engendrait des coûts supplémentaires.

Rien de tel dans le milieu de l’audiovisuel, qui a tourné au contraire à plein régime durant la pandémie, fort d’une augmentation de la demande pour les productions télévisuelles due à l’émergence de plateformes d’écoute en continu comme Tou.tv, Crave et Club illico. En fait, entre l’été 2020 et l’arrivée du variant Omicron, un seul tournage a dû être complètement interrompu à cause d’une éclosion de COVID-19 : celui de District 31, en décembre 2020.

« Je ne regarde pas les pourcentages, je regarde les besoins. [L’audiovisuel et le spectacle], ce n’est pas comparable. Ça coûte beaucoup plus cher, produire un film. L’important, c’est qu’on ait pu répondre aux revendications de tout le monde », a expliqué en entrevue au Devoir Louise Lantagne, la présidente de la SODEC.

La société d’État assure avoir mis en œuvre des mécanismes de contrôle stricts pour éviter que des producteurs ne se servent du programme pour bonifier la facture de leur projet plutôt que pour rembourser leur facture COVID. La subvention ne pouvait d’ailleurs pas excéder 5 % du budget courant de production pour les émissions de variétés, 8 % pour les fictions.

« Les producteurs n’auraient pas pu y arriver sans ce programme. Certains vont sûrement répliquer en disant que le Québec est la seule province à avoir mis en place cette aide. Peut-être, mais le Canada anglais tourne avec des budgets de production de 2,2 millions l’heure : disons que ça aide à faire face aux imprévus », de poursuivre Mme Lantagne.

Concrètement, la plupart des émissions de fiction ont profité d’un coup de pouce de moins d’un million par saison dans le cadre du Programme d’aide temporaire dans le secteur audiovisuel de la SODEC.

Tournée avec des moyens extraordinaires, la série médicale Transplant, qui est destinée au marché anglophone, a toutefois été soutenue à hauteur de 2 millions de dollars en 2020-2021, un record. « Nos coûts engendrés par la COVID dépassaient les 2 millions, mais il y avait un plafond. Ce n’est pas une critique, mais c’est juste pour dire qu’on ne s’en est pas mis dans les poches avec ce programme. Sur certaines productions, par exemple, les dépenses supplémentaires représentaient jusqu’à 15 % du budget courant, alors que l’aide était limitée à 8 % », note Bruno Dubé, président de Sphère Média, la boîte derrière Transplant, mais également Les honorables, Aller simple ou encore Cerebrum.

Des interrogations 

Il reste que dans le milieu des arts de la scène, encore durement éprouvé par la pandémie malgré les aides, on se demande si les subventions ont été dépensées de manière optimale.

 

« Je ne dirais pas que l’aide à l’audiovisuel était injustifiée, mais c’est sûr que ça soulève des questions. Surtout quand, en tant que téléspectatrice, je vois qu’il n’y a jamais eu autant de séries », souligne avec prudence la directrice du Conseil québécois du théâtre, Catherine Voyer-Léger.

Pour la Guilde des musiciens, la question est surtout pourquoi certains artisans du milieu du spectacle n’étaient pas admissibles aux aides. « Beaucoup de gens chez nous n’ont rien reçu. L’événementiel, les congrès, les mariages, les bars n’étaient pas couverts par les aides », rappelle son président, Luc Fortin. Selon un sondage mené par l’association à l’hiver 2021, plus d’un musicien sur deux connaissait des difficultés financières au plus fort de la pandémie, un chiffre qui s’élevait à 71 % pour ceux qui débutaient dans le métier. A contrario, les artistes qui travaillent dans l’audiovisuel ont vu leurs revenus grimper de 36 % entre janvier et novembre 2021, comme le rapportait récemment Le Devoir.

Le ministère de la Culture demeure cependant convaincu qu’une aide supplémentaire reste vitale pour que le milieu de l’audiovisuel se sorte de la pandémie. Dans le plan triennal de 225,8 millions de dollars dévoilé en grande pompe au début du mois par la ministre Nathalie Roy, 39 millions sont consacrés à l’industrie de la télévision et du cinéma.

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