Après l’exil, le retour de Betty Bonifassi 

Betty Bonifassi lors d'un spectacle aux Francos de Montréal en 2018.
Photo: Valérian Mazataud Le Devoir Betty Bonifassi lors d'un spectacle aux Francos de Montréal en 2018.

Près de quatre ans après la tempête médiatique autour du spectacle SLĀV, la chanteuse Betty Bonifassi se remet tranquillement, mais sûrement, du « trauma artistique » qu’elle dit avoir vécu après s’être fait accuser d’appropriation culturelle. Pour la première fois depuis la controverse, elle est remontée la semaine dernière sur les planches, aux Îles-de-la-Madeleine, là où elle a trouvé refuge après avoir senti qu’elle était devenue persona non grata au sein de la scène artistique montréalaise.

Depuis octobre 2020, Betty Bonifassi crèche chez un vieil ami dans l’archipel, où elle passe le plus clair de son temps à se refaire une santé et à bidouiller de nouvelles chansons, même si elle n’a plus de gérant et de maison de disques. Un mode de vie plus que modeste pour celle qui a connu les sommets en 2010, lorsque son groupe Beast s’est retrouvé en nomination aux Grammy Awards pour le meilleur vidéoclip de l’année.

« Les gens pensent que j’ai été millionnaire, mais pas du tout. J’ai toujours été dans une situation précaire et je n’ai jamais eu la grosse tête. […] Mais maintenant, je suis prête à rebondir avec ma musique », confie la chanteuse québécoise à la voix métallique, qui a accepté d’accorder une entrevue au Devoir après quelques années de silence radio.

Pour son grand retour, elle vise la sortie d’un album à l’automne. Un disque, enregistré avec des musiciens madelinots, qu’elle décrit comme à la fois électronique et organique, avec des touches de blues et de soul. Un opus qui sera lumineux, promet-elle, à cause de tout le bien-être que lui procurent les Îles.

Mais aussi empreint d’une certaine colère, car elle ne peut faire fi du sentiment qui l’habite quand elle repense à l’annulation brutale de SLĀV, spectacle mis en scène par Robert Lepage inspiré des chants d’esclaves, le fruit d’années de recherche pour l’auteure-compositrice-interprète.

Souvenirs amers

 

Le peu d’acteurs noirs au sein de la troupe avait à l’époque scandalisé les militants antiracistes, bien que le spectacle ne porte pas uniquement sur l’esclavage afro-américain. SLĀV se voulait une rétrospective de milliers d’années d’esclavage, notamment en ce qui concerne la traite des populations slaves en Europe de l’Est par les Ottomans, ce à quoi fait d’ailleurs allusion le titre du spectacle.

Mais qu’importe, la première au Festival international de jazz de Montréal (FIJM) en juin 2018 sera marquée par d’importantes manifestations. Pendant des jours, le Québec se déchirera sur le concept d’appropriation culturelle, jusque-là dans l’angle mort médiatique.

Betty Bonifassi se fracture la cheville, ce qui annule plusieurs représentations, avant que l’indignation générale n’entraîne l’annulation de toutes les représentations restantes au FIJM. Un acte manqué ?

« Je ne sais pas, mais je ne pourrai jamais dire que je me sens coupable. Je ne pourrai jamais dire que je me sens coupable d’avoir mis les bons acteurs aux bonnes places, d’avoir mis à profit 20 ans de recherche et de connaissances. Je ne pourrai jamais dire que je me sens coupable d’avoir voulu remonter aux origines de l’esclavage en ex-Yougoslavie, le pays de ma mère », dit avec un franc-parler déconcertant la musicienne, née Béatrice Bonifassi à Nice d’un père d’origine italienne et d’une mère serbe.

À 50 ans, cet enfant du monde assure que son exil aux Îles-de-la-Madeleine l’aide à faire la paix avec cette période. Mais elle n’a toujours pas pardonné à certaines personnes du milieu artistique de ne pas être montées au front pour défendre sa liberté artistique. Aux médias non plus, qu’elle accuse de l’avoir jetée en pâture sans avoir vu le spectacle.

La gorge nouée par l’émotion, Betty Bonifassi implore d’ailleurs les journalistes de cesser de constamment la ramener à cet épisode. « J’écoutais une entrevue avec Robert Lepage récemment et on ne lui en parlait pas. Pourquoi, moi, on me ramène toujours à ça ? J’ai d’autres choses à dire », affirme-t-elle, la cigarette clouée au bec devant sa webcam.

Touche pas à ma liberté d’expression

Difficile, toutefois, de faire abstraction du fait que Betty Bonifassi est devenue aux yeux de certains une martyre du « wokisme » à la suite de cet événement. Une récupération politique à droite dont elle dit ne pas avoir conscience. Peut-être est-ce mieux ainsi pour celle qui, lycéenne dans les années 1980 en France, séchait les cours pour participer aux grandes manifestations de SOS Racisme en réaction à la montée du Front national de Le Pen père. L’antiracisme a beaucoup changé depuis.

« Quand j’ai vu les manifestations contre SLĀV, je n’ai pas compris, parce qu’il y avait plus de drapeaux LGBT que de slogans antiracisme. Je pense que je me suis retrouvée devant des jeunes qui exprimaient une douleur que je ne leur avais pas causée. […] Moi, je suis contre une castration du débat public, qu’elle vienne de la droite ou de la gauche. Je veux tout le monde à la même table, même si on n’est pas d’accord », assure la chanteuse, qui raconte avoir vécu elle aussi une certaine forme de racisme.

À son arrivée au Québec à la fin des années 1990, ses origines serbes lui ont parfois attiré quelques railleries. Comme si elle était personnellement responsable des morts en Bosnie. De quoi la sensibiliser à ce que peuvent subir en ce moment les expatriés russes.

Pour autant, elle ne regrette pas d’avoir tout plaqué en France pour suivre son conjoint de l’époque, le compositeur québécois Benoît Charest, avec qui elle a fondé une famille. On leur doit la trame sonore du film d’animation à succès Les triplettes de Belleville, qui valut à Betty d’être invitée à chanter à la soirée des Oscar en 2003. Un exploit dont peu de Québécois peuvent se targuer, à part Céline Dion.

Aujourd’hui, Betty Bonifassi n’entretient plus de telles ambitions. Elle demande seulement de pouvoir vivre à nouveau de son art.

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