Confessions d’un introverti

Homme de peu de mots, entre sérieux et humour, Olivier Niquet se fait le porte-parole des introvertis dans «Les rois du silence».
Photo: Valérian Mazataud Le Devoir Homme de peu de mots, entre sérieux et humour, Olivier Niquet se fait le porte-parole des introvertis dans «Les rois du silence».

Parler pour ne rien dire n’est pas leur fort. Et même lorsqu’ils ont à dire quelque chose, s’exprimer à voix haute est souvent pour eux une épreuve.

À notre époque de « nouvelles en continu » où règnent en maîtres les faiseurs d’opinions, les matamores du verbe toujours prêts à en découdre et autres gérants d’estrade, leur existence pourrait passer inaperçue.

Pourtant, certains experts estiment qu’un tiers de la population serait introvertie, qu’un autre tiers serait extravertie et que le dernier tiers se situerait au milieu du spectre.

Olivier Niquet, l’« énigmatique » chroniqueur, coanimateur et concepteur de La soirée est (encore) jeune, émission diffusée sur ICI Radio-Canada Première — où il n’est pas, disons, le plus loquace de la bande —, sait depuis longtemps de quel côté il penche.

Il s’assume comme « porte-parole des introvertis » avec un essai intitulé Les rois du silence, dont le sous-titre nous dit que, sous le sérieux de l’affaire, la tonalité reste humoristique : « Ce qu’on peut apprendre des introvertis pour être un peu moins débiles et (peut-être) sauver le monde ».

« Mon introversion, ce n’est pas nécessairement le fait que je n’ai rien à dire, se défend Olivier Niquet, qui se soumet de bonne grâce au supplice de l’entrevue, dans un café de Montréal. C’est plus que j’ai souvent de la misère à le dire, de la misère à formuler ma pensée. Ce qui fait que je finis souvent par ne rien dire. »

« Les extravertis pensent à voix haute. Moi, je ne peux pas penser et parler en même temps, écrit-il dans Les rois du silence. Quand je pense, je ne parle pas ; quand je parle, je ne pense pas. »

L’esprit de l’escalier

« J’ai toujours aimé écrire, créer des blogues et des podcasts, mais ce sont les discussions impromptues qui me posent problème », raconte ce chroniqueur « expert en polyvalence » de 42 ans, qui reconnaît qu’avec le temps, cette condition d’introverti est un peu aussi devenue sa « marque de commerce ».

De toute évidence, Olivier Niquet semble avoir « fait ses recherches » (comme le dirait une comédienne en disgrâce). Et certaines des découvertes qu’il a colligées pour Les rois du silence se révèlent surprenantes. Comme cette étude de l’Université de Californie en 2014, selon laquelle un quart des femmes et deux tiers des hommes préféreraient s’administrer une décharge électrique plutôt que d’être laissés dans une pièce tout seuls à ne rien faire.

Pascal, l’auteur des Pensées (1670), avait vu juste lorsqu’il écrivait que « tout le malheur des hommes vient d’une seule chose, qui est de ne savoir pas demeurer en repos, dans une chambre ».

En 1999, rapporte Olivier Niquet, une chercheuse américaine avait montré que l’introversion était liée à un accroissement du flux sanguin dans la zone frontale. Le sang des introvertis et des extravertis n’emprunte pas, semble-t-il, les mêmes chemins. Les stimuli des introvertis doivent emprunter des voies neurales plus profondes dans le cerveau.

Ce à quoi Olivier Niquet ajoute : « Pour le sang de l’introverti, traverser le cerveau est aussi compliqué que de traverser le Plateau-Mont-Royal en voiture ».

C’est ce qui explique sans doute le fait que les introvertis soient aussi les rois de « l’esprit de l’escalier », qui fait référence au phénomène qui se produit quand la répartie parfaite nous arrive dans l’escalier, après la conversation — en général dix minutes trop tard.

Dans mon livre à moi

Pour Olivier Niquet, l’arrivée d’Internet a constitué une véritable bénédiction pour les gens qui, comme lui, ont besoin de trouver et de peser leurs mots. « Être nerd et introverti est une comorbidité fréquente », croit-il, lui qui avoue pratiquer le confinement volontaire depuis ses premiers pas sur Internet, en 1992.

Son enthousiasme pour les possibilités du Web n’a peut-être d’égal que son absence d’intérêt pour le badinage social.

Car pour l’introverti, le « small talk » représente une dépense d’énergie incalculable. « J’ai déjà de la misère à formuler ma pensée et à aller chercher de l’information. Une discussion, moi, ça m’épuise. Dépenser cette énergie pour parler de la pluie et du beau temps, ça m’épuise autant. »

D’où peut-être sa fascination pour les gens qui se prononcent avec conviction sur tout et sur rien — et aussi sur leur contraire —, pour les démagogues forts en gueule et les as du spectacle oratoire.

Un intérêt nourri par le monde du sport, qui a alimenté le site Web et l’émission Le sportnographe (diffusée sur ICI Radio-Canada Première de 2009 à 2012). « À quel moment ces gens ont-ils eu le temps de réfléchir, entre leur chronique dans le journal du matin, leur émission de télé de l’avant-midi et leur émission de radio du retour à la maison ? Mystère. »

Platon lui aussi l’avait compris : « Le sage parle parce qu’il a quelque chose à dire, le fou parce qu’il a à dire quelque chose. »

Après avoir lu beaucoup sur le sujet, ce qui l’a aidé à lui-même se comprendre, Olivier Niquet dit avoir voulu faire cet essai (« Une façon d’essayer de dire des choses », selon lui) pour aider aussi quelques personnes. « Mais au départ, je l’ai fait parce que ça m’amusait », reconnaît-il.

Les rois du silence

Olivier Niquet, Ta Mère, Montréal, 2022, 136 pages.

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