Les visages du Printemps érable

Léa Clermont-Dion
Photo: Valérian Mazataud Le Devoir Léa Clermont-Dion

Ils y ont laissé un texte, un film, un dessin, ou tout simplement des traces de pas dans les rues. Aucun d’entre eux n’est sorti inchangé du grand mouvement de revendication étudiante qu’a connu le Québec en 2012. Dix ans plus tard, cinq Québécois nous racontent leurs souvenirs de la grève étudiante et du Printemps érable et comment ces événements ont été fondateurs de leur cheminement social.

Léa Clermont-Dion

« Le printemps 2012, c’est un des plus beaux moments de ma vie ! » s’exclame l’autrice et documentariste Léa Clermont-Dion. Alors étudiante en science politiques à l’UQAM, elle s’est beaucoup impliquée dans le mouvement, en participant aux manifestations, en organisant des assemblées de cuisine ou en prenant la parole publiquement. Elle a notamment coécrit un manifeste signé par quelque 200 artistes pour appuyer la cause étudiante. « J’étais pleine d’idéaux. Prendre la parole, c’était fondamental à ce moment-là. »

Elle y a d’ailleurs pris goût depuis. « Cette mobilisation citoyenne a marqué mon parcours. J’ai appris à m’interroger sur les rapports de force et de domination qui peuvent venir de l’État, sur le sexisme invisible dans les mouvements sociaux. J’ai fait un doctorat en science politique grâce à cette expérience. […] Et j’ai surtout appris que c’est important de parler publiquement quand on a quelque chose à dire, quelque chose à dénoncer ».

Annabelle Caillou  


Ariel Charest

Photo: Renaud Philippe Le Devoir Ariel Charest

En 2012, Ariel Charest avait 20 ans et finissait sa première année au Conservatoire d’art dramatique de Québec. Son établissement n’était pas en grève, mais elle était à Montréal lors de la manifestation du 22 mars. « C’était une marée de monde, je ne m’attendais pas à ça […] Je me souviens m’être dit : “là, Ariel, tu participes à l’histoire avec un grand H”. »

Dix ans plus tard, la comédienne (et reine du lip-sync), ne peut nier l’impact qu’a eu la mobilisation étudiante sur sa pratique artistique. « J’ai pris conscience, comme artiste, que l’art est politique. […] Quand je joue un rôle, je réfléchis à la quête politique de mon personnage dans la pièce : qu’est-ce qu’il veut défendre ? Qu’est-ce qu’il veut dire aux spectateurs ? Sur quoi il veut les faire réfléchir ? » explique-t-elle.

La comédienne apparaît d’ailleurs dans le récent documentaire d’Hugo Latulippe, Je me soulève, qui suit la démarche artistique d’une petite troupe de théâtre dans laquelle Ariel Charest porte « des mots importants, à la saveur du Printemps érable ».

Annabelle Caillou


Jérémie Battaglia

Photo: Valérian Mazataud Le Devoir Jérémie Battaglia
 

Jérémie Battaglia était l’œil du court métrage Casseroles, qui est devenu viral, durant la grève étudiante de 2012, dès les minutes qui ont suivi sa mise en ligne.

C’était le courant électrique nécessaire pour permettre au jeune Français de faire redémarrer sa carrière au Québec. « Tout a changé avec la vidéo des Casseroles, accompagnée de la musique d’Avec pas d’casque », se souvient-il.

« Je dirais que ça m’a rapproché du Québec. » En 2012, « j’avais l’impression, pour la première fois, de vivre en tant que Québécois. Je partageais quelque chose avec une grande partie de la population. C’était un combat qui était commun. Cela a servi comme un accélérateur pour mon intégration. »

Jérémie Battaglia garde pourtant des réserves envers l’art engagé. « Je suis toujours ambivalent devant l’art militant. Pour moi, c’est une ligne qui est assez fine et qui peut mettre en danger la crédibilité. Je suis toujours soucieux de trouver cet équilibre. » Reste que le travail qu’il a réalisé durant la grève était « une démarche qui était basée sur l’empathie », résume-t-il. « Je voulais transmettre ça à travers mes photos. »

Caroline Montpetit


Fred Dubé

Photo: Marie-France Coallier Le Devoir Fred Dubé
 

Fred Dubé était déjà humoriste lorsque s’est déclenchée la grève étudiante de 2012. Mais les événements ont une incidence profonde sur sa façon de pratiquer son métier.

« Mon humour est devenu plus politique, dit celui qui est désormais considéré comme radical. Je me suis mis à mieux faire mes devoirs. Quand je revenais à Rimouski, je me rendais compte que le combat était vu par le prisme des médias […]. Comme une petite poubelle en feu qui faisait la manchette. La beauté de la chose était occultée. »

Pour défendre son point de vue, le jeune humoriste se plonge dans des essais politiques, s’abonne aux journaux. « Je me suis radicalisé », dit-il, ajoutant que ce mot signifie « revenir à la racine ». « Je me suis mis à essayer de mieux comprendre le monde et à en faire une matière artistique. »

Depuis, il a décidé que l’humour ne deviendrait pas une fin en soi, pour servir sa carrière. « J’aime mieux l’associer à d’autres projets », conclut-il. Il l’intègre notamment dans les chroniques qu’il signe au Mouton noir, le journal qui se dit « plus mordant que le loup ».

Caroline Montpetit


Guillaume Desrosiers Lépine

Photo: Pierre-Olivier Hivon Forest Guillaume Desrosiers Lépine
 

En quelques mois de 2012, Guillaume Desrosiers Lépine est passé d’étudiant à gréviste, d’inscrit au Département de design graphique de l’UQAM à instigateur de l’École de la montagne rouge, ce groupe de création qui a accompagné les grévistes pendant tout le conflit. Il avait 22 ans.

« Ces huit mois d’engagement ont complètement transformé ma vie », dit celui qui est aujourd’hui professeur au Département d’arts visuels de l’Université de Moncton. « L’une des conséquences directes de cet engagement est que je suis [aujourd’hui] représentant des professeurs et des bibliothécaires de l’Université de Moncton à l’Association canadienne des professeures et professeurs d’université. […] Pour moi, c’est un lien direct avec mon implication dans le cadre de la grève étudiante. »

La force de l’École de la montagne rouge, selon lui, a été d’agir comme point d’entraide pour différentes organisations du mouvement. « Les gens venaient nous voir pour qu’on puisse les appuyer avec du visuel, du design dans leurs projets. » Né avec la grève, le collectif s’est dissous avec la fin du mouvement.

Caroline Montpetit

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