Le Printemps érable éprouvant de Christine St-Pierre

Christine St-Pierre ne garde pas de bons souvenirs de cette période, l’une des plus difficiles de sa carrière politique.
Photo: Jacques Boissinot Archives La Presse canadienne Christine St-Pierre ne garde pas de bons souvenirs de cette période, l’une des plus difficiles de sa carrière politique.

Le Printemps érable fut pour le moins éprouvant pour la ministre de Culture de l’époque, Christine St-Pierre, qui s’est retrouvée à devoir défendre son gouvernement face à un milieu artistique ligué comme un seul homme contre la hausse des droits de scolarité. Dix ans après l’immense manifestation du 22 mars 2012, la libérale a fait la paix avec cette période, se gardant bien cette fois-ci de tout reproche envers les artistes qui arboraient le carré rouge.

« Les artistes sont des grands sensibles. Ce ne sont pas des conformistes. C’était normal qu’ils soient embarqués dans ce mouvement », reconnaît celle qui a annoncé lundi qu’elle quitterait la vie politique en octobre.

Christine St-Pierre aurait été bien surprise de toute manière que les Paul Piché et les Loco Locass de ce monde soutiennent une augmentation de 75 % des droits de scolarité. Nommée à la Culture en 2007, l’ancienne journaliste a toujours su qu’elle était la ministre d’un milieu très à gauche, et encore très souverainiste à l’époque. Elle affirme néanmoins que ses divergences d’opinions n’ont jamais influé sur ses décisions ni sur ses rapports avec les gens de l’industrie.

Mais au plus fort de la crise étudiante, en juin 2012, Christine St-Pierre a perdu patience et a dépassé la limite qu’elle s’était jusque-là toujours fixée. Lorsque le conteur Fred Pellerin a refusé de participer à la cérémonie de l’Ordre national du Québec en soutien au mouvement de contestation, la ministre a rétorqué en associant le carré rouge à la violence et à l’intimidation. Sa déclaration a suscité un vif tollé, au point qu’elle a fini par se rétracter.

« J’ai été maladroite. Fred Pellerin, c’est une grosse vedette, et tu ne t’attaques pas à une grosse pointure comme ça. J’aurais dû garder une distance entre ses gestes comme artiste et ma fonction de ministre », en conclut la députée de L’Acadie, sur l’île de Montréal.

Des amitiés perdues

 

Christine St-Pierre se réjouit que cet incident n’ait pas terni son travail avec le milieu. Jusqu’à la défaite des libéraux aux élections de septembre, ses relations sont restées plus que cordiales avec les artistes et les organismes culturels, souligne-t-elle. Jamais la politicienne n’a senti une quelconque hostilité à son endroit, même si elle était à peu près la seule à ne pas porter le carré rouge lors des galas et des premières.

Dans sa vie privée, ce fut cependant une tout autre histoire. Christine St-Pierre et son conjoint, l’auteur de renom Jean-Pierre Plante, comptaient à l’époque parmi leurs amis intimes plusieurs gros noms de l’industrie du spectacle. Mais à mesure que la crise étudiante s’enlisait, certains leur ont tourné le dos. Quelques-uns ne leur adressent plus la parole encore à ce jour.

« J’avais une grande amie dont le fils était carré rouge. Elle disait qu’on était un gouvernement liberticide, un gouvernement de ci et de ça. On ne s’est jamais reparlé », confie Christine St-Pierre, avec une certaine amertume dans la voix.

La députée de L’Acadie ne garde pas de bons souvenirs de cette période, l’une des plus difficiles de sa carrière politique. Bien qu’elle se soit excusée auprès de Fred Pellerin, le Printemps érable reste dans son esprit indissociable de certains dérapages lors des manifestations. Les violences lors du congrès libéral à Victoriaville en mai 2012 demeurent d’ailleurs un traumatisme, même dix ans plus tard.

« Line [Beauchamp] et Michelle [Courchesne] en gardent sûrement des séquelles psychologiques, mais tous les ministres ont trouvé ça difficile. On voyait que la situation se dégradait et que les leaders étudiants ne faisaient rien pour apaiser la situation. En plus de ça, ils n’avaient aucune volonté d’en arriver à un consensus », tonne-t-elle, en accusant les syndicats d’avoir nourri la crise.

Combat perdu

 

Dans ses mémoires publiés en 2020, Christine St-Pierre écorche aussi son ancien collègue aux Finances, Raymond Bachand, estimant qu’il n’est pas monté au créneau au moment où la ministre de l’Éducation, Line Beauchamp, aurait eu besoin de son soutien.

Malgré les critiques, l’ancienne ministre de la Culture reste persuadée que l’augmentation des droits de scolarité était absolument nécessaire pour répondre au sous-financement des universités. L’élection d’un gouvernement péquiste et l’annulation de la hausse qui a suivi l’obligent à conclure que les libéraux « ont perdu cette bataille ».

Étonnant constat quand on entend plusieurs anciens carrés rouges adopter eux aussi un ton défaitiste lorsqu’ils dressent le bilan du Printemps érable. Comme si, d’un côté comme de l’autre, personne n’avait gagné à la fin.



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