«La traversée des sangliers»: Esprits du Sarawak

Producteur en série d’images fortes, Zhang Guixing met toute sa folle imagination dans ce voyage halluciné au cœur des ténèbres de son île natale.
Photo: Lucien Lai Producteur en série d’images fortes, Zhang Guixing met toute sa folle imagination dans ce voyage halluciné au cœur des ténèbres de son île natale.

Reprenons le contrôle de notre respiration et essayons, pendant quelques centaines de pages, de nous projeter ailleurs. Dans un autre temps, un autre monde, au cœur d’une autre invasion.

En décembre 1941, neuf jours après l’attaque de Pearl Harbor, l’armée japonaise débarque à Bornéo, en Asie du Sud-Est, une île dont le territoire est aujourd’hui partagé entre Brunei, la Malaisie et l’Indonésie. Elle fait face à une mosaïque ethnique et culturelle de Malais, de Javanais, de Bougis et de Chinois (et même de Japonais), en plus d’une centaine de tribus autochtones.

À Krokop, un petit village du nord-ouest de l’île à la lisière de la jungle, surnommé le « Bouk aux Sangliers », un ancien repère de pirates et de chercheurs d’or, une communauté chinoise va tenter tant bien que mal de résister à l’envahisseur.

C’est dans ce coin perdu que nous allons faire la rencontre, en près de 600 pages flamboyantes, d’une galerie de personnages humains ou surnaturels, inoubliables et bigarrés. Ils en ont vu d’autres et ont repoussé déjà bien des envahisseurs : l’homme sans bras Kwan A-hung, fils de Kwan la Face rouge et père de Peh-youn, le champion d’apnée Plat-Pif, la tenancière de café Lobo Brioche ou la vieille sorcière Mapopo aux sourcils en antennes de crevettes.

Maisons à pilotis, arbres habités par les singes, les esprits et les chauves-souris, magie noire, vampires à la mode malaise, décapitations sans nombre, amour, sexe et thanatos. C’est le monde sauvage et bigarré dans lequel nous plonge La traversée des sangliers, le premier roman traduit en français de Zhang Guixing — mais son sixième en date —, un écrivain sino-malais à l’imagination fiévreuse qui vit depuis l’âge de 20 ans à Taïwan. Né en 1956 à Sarawak, province du nord dans la partie malaisienne de Bornéo, il appartient à la minorité ethnique chinoise et a mis 17 ans à écrire ce roman qui enchante et qui ébouriffe.

Le récit s’échelonne sur une vingtaine d’années avant et après l’incursion de l’armée japonaise, qui lui sert de pivot. Et la cruauté des « Monstres », comme on appelle là-bas les envahisseurs japonais, tourne vite à la légende : femmes enceintes éventrées, enfants massacrés à l’arme blanche, jeunes filles violées. Pour s’évader, les villageois — y compris les enfants — font un usage à forte dose d’opium, qu’ils fument sans discontinuer. Façon aussi pour l’auteur de faire advenir dans l’histoire tout un pan de folklore local, dont d’étranges têtes volantes.

Producteur en série d’images fortes, Zhang Guixing met toute sa folle imagination dans ce voyage halluciné au cœur des ténèbres de son île natale. Et si l’horreur est au rendez-vous, la beauté n’est jamais loin non plus. Des volutes de fumée dans le ciel au crépuscule qui font penser à un banc de carpes. Un manchot qui corrige la trajectoire de son vélo avec l’un de ses pieds, son fils sur le porte-bagages.

Les pages obsédantes ne se comptent plus. Elles animent ce grand roman d’une vivacité affolante, qui déborde de maîtrise et d’érudition. On pourra le comparer à Gabriel García Márquez, voire à Salman Rushdie, pour le foisonnement et un certain réalisme magique. Sous la plume de Zhang Guixing, le rêve, la folie et la transe opiacée s’entremêlent pour composer le portrait d’une époque pas si lointaine où le colonialisme et le racisme faisaient aussi la loi.

Mention spéciale au traducteur particulièrement inspiré de La traversée des sangliers, Pierre-Mong Lim, qui s’est inspiré du créole des Caraïbes — à commencer par le mot « bouk », venu d’Haïti. Un véritable tour de force.

La traversée des sangliers

★★★★

Zhang Guixing, Traduit du chinois (Taïwan) par Pierre-Mong Lim, Picquier, Paris, 2022, 600 pages

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