Un février numérique à la SAT et au New City Gas

«-22.7°C», une expérience multisensorielle à la Satosphère
Photo: Myriam Ménard «-22.7°C», une expérience multisensorielle à la Satosphère

La Société des arts technologiques (SAT) peut désormais accueillir à nouveau le public dans son restaurant comme au dôme de la Satosphère, où est présentée, jusqu’au 26 février, l’œuvre -22.7°C du compositeur électronique français Molécule, sur des images de Dirty Monitor. Plus à l’ouest, le New City Gas, en collaboration avec l’agence québécoise Produkt et l’américaine Artechouse, propose Formes intangibles, la plus récente création de l’artiste numérique japonais Shohei Fujimoto. Deux expériences immersives aussi différentes que fascinantes.

Soupirs de soulagement à la SAT, qui a dû fermer ses portes ces dernières semaines et repousser à plusieurs reprises la diffusion de -22.7°C. Celle-ci devait initialement prendre l’affiche du dôme de la Satosphère en février 2020, rappelle Pascal Pelletier, de Figure 55, boîte de production impliquée dans ce projet d’inspiration polaire.

Début 2017, le compositeur électronique Romain Delahaye (Molécule) quittait son domicile parisien pour les contrées rudes et blanches du Groenland, à la recherche d’inspiration et de matériel sonore pour son prochain album. Delahaye a l’habitude des expéditions inspirantes : deux ans plus tôt, il séjournait sur un chalutier pour en capturer l’environnement sonore recyclé, remonté, remixé sur un album intitulé 60°43’ Nord. Cette fois, il fuyait le vacarme d’un moteur diesel et des mers agitées, trouvant refuge dans le silence du désert de neige et de glacede la côte est de l’île. C’est, en quelque sorte, une œuvre « sur sa propre introspection, sur ce qu’il a ressenti, renfermé sur lui-même » durant un mois passé dans ce petit village côtier, résume Pascal Pelletier.

En résulte l’album, dix compositions d’un techno glacial, esthétiquement cousin du techno allemand des années 1990 et 2000, avec ses subtils emprunts au dub que Delahaye explorait à ses débuts, il y a une quinzaine d’années. L’expérience a aussi inspiré un court documentaire, un livre, une œuvre en réalité virtuelle, et maintenant cette version immersive, sur des images de synthèse créées par le studio belge Dirty Monitor et adaptées aux projections 360° par les cerveaux de la SAT.

Avec -22.7°C, on s’éloigne des expériences conceptuelles et avant-gardistes que la Société a l’habitude nous de proposer, notamment dans sa série SAT Fest. La musique de Molécule est familière, son rythme soutenu donnant envie de danser, alors que le travail d’illustration numérique du studio Dirty Monitor est surtout figuratif. La première portion de l’œuvre (d’une durée de 40 minutes) nous fait passer des Champs-Élysées à un grand boulevard de glace et de monts enneigés. Les aurores boréales et la voûte étoilée ponctuent le décor qui a inspiré le musicien.

Fascinants faisceaux

 

Expérience tout aussi immersive, mais nettement plus abstraite et approfondie sur le plan conceptuel, du côté du New City Gas. À travers sept œuvres, l’artiste tokyoïte Shohei Fujimoto, formé en mathématiques et en physique, cherche à révéler la matière dans la lumière. Il utilise celle-ci pour créer des effets de profondeur et l’illusion qu’elle peut être un objet, même une chose vivante.

L’œuvre maîtresse qui donne son titre à l’exposition occupe presque tout le centre de l’espace de 14 000 pieds carrés. Plus de 600 faisceaux laser rouges pointent vers la voûte et forment des structures qui s’enchevêtrent, comme si on escaladait le Golden Gate Bridge — on aurait presque envie d’agripper une de ces tiges de lumières si notre guide ne nous avait pas demandé de respecter les consignes. Accompagnée d’une trame sonore composée par la musicienne japonaise Kyoka (Raster-Noton édite ses albums), l’architecture lumineuse en mouvement se déploie gracieusement, parfois brusquée par de rapides réorganisations.

À une extrémité de la salle, l’œuvre Intangible #Umbra paraît plus modeste avec ses 72 modules laser rouges, mais au moins aussi fascinante. Les lasers pointent aussi vers le plafond, mais devant une toile blanche ; l’artiste y projette les « ombres » qu’auraient faites ces tiges lumineuses si la lumière en faisait. L’illusion de la matérialité de la lumière est réussie.

Les cinq autres œuvres, certaines jouant avec les lasers (blancs, ceux-ci), d’autres avec des concepts illustrés sur des écrans, occupent les murs latéraux du New City Gas. Toutes imaginées pour ce même cycle créatif, elles raffinent le propos de l’artiste, qui s’est déplacé jusqu’à Montréal pour superviser l’installation de son exposition présentée ici en première canadienne. Comptez une bonne heure pour en faire le tour et profiter pleinement de l’expérience.

Dernière chance pour la BIAN

Inaugurée en novembre dernier lors d’un moment de répit sanitaire, la 5e édition de la Biennale internationale d’art numérique (BIAN), une initiative du festival Elektra, offre aux amateurs et curieux d’expériences sensorielles et artistiques une dernière chance de voir, jusqu’au 13 février, les oeuvres présentées à la galerie Arsenal art contemporain Montréal. Dix-sept en tout, de plusieurs d’artistes d’ici (Samuel St-Aubin, Louis-Philippe Rondeau, le vétéran Herman Kolgen, Cadie Desbiens-Desmeules, alias Push 1 Stop, basée ces jours-ci à Lisbonne) et d’invités de cette édition, qui braque les projecteurs sur les créateurs d’Asie de l’Est. Ceux-ci donnent même le thème à l’édition : METAMORPHOSIS, notion puisée dans l’ouvrage classique chinois Yi Jing, le Livre des mutations. La BIAN explore ainsi « le changement constant [qui] nous permet d’élargir notre compréhension de la relation entre humanité, nature et technologie. »

-22.7°C / ​Formes intangibles

Musique de Molécule. Créations visuelles par Dirty Monitor. À la Satosphère de la SAT, jusqu’au 26 février.

​De Shohei Fujimoto, accompagné de la musique de Kyoka. Au New City Gas, jusqu’au 12 avril.



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