Annuler un spectacle rapporte plus que le jouer

«Les Hardings», la pièce d’Alexia Bürger créée en 2018 et qui aborde la tragédie de Lac-Mégantic, doit être jouée à l’Espace le vrai monde ? le 23 février prochain.
Photo: Valérie Remise «Les Hardings», la pièce d’Alexia Bürger créée en 2018 et qui aborde la tragédie de Lac-Mégantic, doit être jouée à l’Espace le vrai monde ? le 23 février prochain.

Paradoxes dans les théâtres. La réouverture des salles y est accueillie avec joie. Mais les nouvelles restrictions sanitaires, qui limitent les salles à recevoir au mieux 50 % de leurs spectateurs, font qu’il est présentement plus rentable d’annuler un spectacle que de le jouer. Petits calculs avec colonnes de fichier Excel, pour illustrer.

Les Hardings, la pièce d’Alexia Bürger créée en 2018 qui aborde avec une délicatesse de dentellière la tragédie de Lac-Mégantic, doit être joué à l’Espace le vrai monde ? le 23 février prochain. La directrice générale et artistique, Mélissa Pietracupa, a ouvert ses cahiers de comptabilité au Devoir pour illustrer le cul-de-sac dans lequel elle se trouve. Sa salle fait 528 places ; elle peut vendre 264 billets. Mercredi, 153 étaient vendus.

« Avec la mesure d’aide à la billetterie du Conseil des arts et des lettres du Québec (CALQ), actuellement, si j’annule Les Hardings, je fais 2140 $, explique-t-elle, calculs à l’appui. Si je maintiens le spectacle, je perds 3600 $. » La directrice de l’espace affilié au Collège Ahuntsic n’en revient pas de devoir choisir de faire un déficit pour conserver vivant son lien avec le public. Et avec les artistes.

Depuis le début de la pandémie, cette mesure d’aide du CALQ vient rembourser les billets que les théâtres ne peuvent pas vendre en raison des mesures de distanciation et des consignes sanitaires. La mesure paie des billets invendus, en d’autres mots. Le problème, c’est la nouvelle exigence de n’avoir que des demi-salles, qui vient changer les calculs. La mesure, s’il y a 50 % de spectateurs, rembourse au théâtre de Mme Pietracupa 2291 $. Si elle avait programmé le même spectacle entre le 1er avril et le 31 août 2021 (dans le respect de la règle de distanciation de 1,5 mètre), elle aurait alors pu obtenir 5943 $.

Écart avec la réalité

La directrice poursuit sa démonstration : pour Zoé, d’Olivier Choinière, prévu les 10 et 11 mars prochains, elle perdra 746 $, considérant les frais qu’engendre le spectacle. Si elle l’annule, elle fera 6057 $. Dans les deux cas, les cachets des artistes seront honorés de la même manière. « Il faut que le CALQ ajuste sa mesure », estime Mme Pietracupa.

Le CALQ est-il au courant du problème ? Peut-on attendre des modifications ? « Comme depuis la mise en place de la mesure, nous apporterons des changements, si nécessaire, afin de tenir compte de l’évolution de la situation et de l’annonce d’hier », a répondu la directrice des communications du subventionnaire, Honorine Youmbissi.

Alexandre Provencher, du théâtre Desjardins, à LaSalle, confirme que de son côté aussi qu’« il est plus rentable d’annuler » certains spectacles. Le directeur général et artistique se demande, avec la production, s’il doit annuler Neuf, d’Orange noyée (Mani Soleymanlou), prévu le 19 février. « On en est à notre troisième report de ce spectacle. Chaque fois, mes spectateurs s’étiolent. Je suis passé de 400 billets vendus à 300. » Sa salle peut en temps normal accueillir 800 spectateurs. « Là, je dois ajuster ma salle pour répondre à la demi-jauge. Je vais encore perdre des billets. Est-ce que je maintiens, ou est-ce que j’annule ? »

« Qu’est-ce que je fais ? ajoute M. Provencher. J’ai un autre show pour lequel je n’ai que 48 billets vendus, où je risque de perdre 5000 $. Et ces shows-là sont en cirque, en danse, en théâtre, en conte : ces disciplines porteuses, importantes, qui disent quelque chose, mais qui sont plus dures à vendre. Je fais quoi ? J’annule des shows pour ne pas être pris davantage dans un déficit, ou j’aide les artistes et je perds de l’argent ? »

Pourtant, « la mesure de soutien à la billetterie du Conseil des arts et des lettres du Québec venait, lors de la première vague, répondre à une situation d’urgence », écrit Mme Pietracupa dans une lettre ouverte envoyée au Devoir, qu’elle reprend aussi sur Facebook. « Cette mesure était bien adaptée, permettant aux diffuseurs d’honorer les cachets des productions reportées et annulées. Elle visait à soutenir les artistes qui étaient déjà programmés. »

Soutenir les mêmes artistes

Les programmations de la saison 2021-2022 étant constituées de reports de spectacles annulés (souvent deux ou trois fois) en 2020, la mesure concerne souvent la même équipe de spectacle. Globalement, elle soutient une minorité d’artistes, et ne soutient que très rarement les concepteurs et les techniciens. « On nous dit que la mesure est là pour soutenir les artistes, poursuit Mme Pietracupa de vive voix. C’est vrai ; mais ça soutient les mêmes artistes depuis le début. Ceux qui étaient programmés et qui ont été reportés, parfois jusqu’à quatre fois. »

Le Devoir a pu confirmer la chose auprès de trois autres diffuseurs multidisciplinaires qui ont vécu des cas de ce type, où l’aide a été octroyée à des artistes ayant une carrière déjà bien établie. « Au début, c’était logique. Deux ans plus tard, je ne sais plus. Qui soutient-on vraiment avec ça ? poursuit la directrice de l’Espace le vrai monde ?. Est-ce à nous, diffuseurs, de faire ce travail de répartition aux artistes ? Et comment s’assurer alors que c’est fait équitablement, auprès de tous les artistes et de toutes les disciplines ? »

Il est juste que les cachets soient versés pour les spectacles qui étaient prévus, même s’ils n’ont pas eu lieu, estiment les diffuseurs consultés. Le problème est ailleurs : comment soutenir les spectacles et les artistes qui n’étaient pas déjà programmés en 2020 ? Ces équipes « se trouvent complètement abandonnées par cette mesure, écrit encore Mme Pietracupa, sans compter [qu’elle exige] une logistique immense pour les petits comme les grands théâtres. Elle monopolise les équipes et met à risque la santé mentale des employés. De plus, la mesure ne couvre pas l’entièreté des dépenses encourues par la présentation d’un spectacle et participe absurdement à la détérioration de la santé financière de certains lieux », conclut la diffuseuse, qui espère retrouver le sens de son métier et une solidarité plus grande pour tout le milieu.

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